vendredi 28 février 2014

1 mars 1994

C’était l’été où ma mère ne se ressemblait pas. Elle s’était fait donner une permanente et s’était laissée prendre du poids pour jouer le rôle d’une femme âgée et obèse. Elle était un peu complexée et ne voulait pas qu’on la prenne en photo en maillot de bain, alors quand elle a vu le kodak arriver, elle nous a agrippées et nous a serrées contre elle.


Ma mère était le photographe de la famille et n’apparaissait que rarement sur les photos, et quand c’était le cas, c’était parce que je la photographiais. J’ai donc très peu de photos où nous apparaissons toutes les deux. (Il y a ma photo de baptême et ma photo de première communion; ma grand-mère avait insisté pour prendre l’appareil).

J’ai donc deux ou trois photos de ma mère avec moi, mais je pense que celle-ci est la seule où ma mère me touche. Quand je regarde cette main dans mes cheveux, je peux presque sentir la caresse. (Sa main était rugueuse quand elle venait de faire la vaisselle, ça chatouillait.)

J’appuie ma tête sur l’épaule de ma sœur qui est peut-être la seule personne plus heureuse que moi à cet instant. Ma sœur vient de découvrir que nous avons une famille, comme les autres.

Dans notre ville, nous sommes les seuls à porter notre nom, nous n’avons pas, dans cette ville ou dans les villes voisines, de cousins, d’oncles ou de grands-parents. Il faut faire un bon huit heures de route pour rencontrer le premier petit cousin.

Cela a toujours peiné ma sœur plus que moi, elle qui aime tant avoir de la famille juste pour en avoir on dirait, pour le plaisir de compter les oncles et les cousines, de les placer autour d’elle dans sa tête, dans un cercle d’amour avec elle au centre.

Ce jour-là, ma mère avait conduit pendant deux jours pour rejoindre un lieu isolé où se rassemblait toute sa famille élargie (à ma connaissance, un tel rassemblement ne s’est produit qu’une fois de mon vivant).

C’était plein de cris et de rires, plein de tantes, de cousins et de petits-cousins que nous n’avions jamais rencontrés auparavant et qui n’en finissaient plus de sortir des voitures et des tentes. Sur cette photo, ma sœur est fière, et apaisée, enracinée à l’existence par une multitude de nouveaux liens.

J’ai obtenu la permission de me maquiller pour l'occasion, mais dans l’eau de la piscine, les traits de bleus ont coulé autour de mes yeux. Je suis trop jeune pour porter des verres de contact, j’ai laissé mes lunettes dans la voiture jaune, derrière. Je ne vois presque rien devant moi. 

Ma mère n’a plus que quelques années à vivre. Je ne vois rien venir.


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