Je ne prends pas de photo.
J'ai eu un petit appareil pour mes 11 ans. J'ai pris plein de photos pendant quelques mois, les étudiants de ma classe dans la cour de récréation, ma mère faisant la vaisselle, les chats endormis, ça me coûtait tout mon argent de poche en développements. Des mois à vouloir immortaliser le moindre détail, puis je me suis lassée.
Je n'ai pris que 2-3 photos de tout le temps que j'ai habité dans la maison entourée d'arbres. Mais même si j'en avais pris davantage, je ne pense pas que j'aurais songé à photographier la maison de l'extérieur, depuis l'autre côté de la rue, puis depuis le coin de la rue, puis d'encore plus loin, avant le tournant. C'est ce que j'avais envie de revoir aujourd'hui, le chemin que je faisais en marchant presque tous les jours, de l'arrêt d'autobus jusqu'à la maison. Ce trajet, des centaines de fois répétés, aucune de mes photos ne peut me le donner.
Mais Google Maps, si.
Pour les prévoyants ou les nostalgiques, il y a Google Maps.
Le programme qui te permet d'avancer pas à pas, coin de rue par coin de rue, et de revoir la couleur de la brique des voisins, les lampadaires et les bornes-fontaines, l'endroit où chaque hiver revenait la plaque de glace, la bouche d'égout obstruée par les feuilles.
Le programme qui te permet d'avancer pas à pas, coin de rue par coin de rue, et de revoir la couleur de la brique des voisins, les lampadaires et les bornes-fontaines, l'endroit où chaque hiver revenait la plaque de glace, la bouche d'égout obstruée par les feuilles.
Le dernier tournant, bientôt la maison va apparaître. À cette distance, je pouvais entendre les voix, s'ils étaient dehors ou si une fenêtre... À cette distance, il pouvait m'apercevoir et venir à ma rencontre.
Surprise d'un clic. Chance ou malchance : une image a été changée, remplacée par une plus récente. Août 2011. Maintenant ils sont là, de dos, mais parfaitement reconnaissables. C'est bon et douloureux en même temps.
L'un répare l'escalier (encore?). L'autre descend vers le garage, probablement pour chercher quelque chose. Un déhanchement. On dirait qu'elle va se mettre à danser. La porte du garage est ouverte. Je reconnais des objets. Je peux presque sentir dans ma paume la ligne de plastique de la poignée de l'arrosoir.
Je zoom sur les fenêtres. Rien. Il n'est pas là.
Un clic plus loin, tout a disparu. La cour est vide. La porte du garage est refermée. Un clic, deux année d'écart. Mai 2009. J'habitais encore là-bas. Je reconnais mes rideaux à la fenêtre. Mais aucune ombre nulle part. Aucun visage du bonheur qui se soit glissé pour durer.
Mai. Trop froid pour la piscine. Le potager n'a pas encore été construit. Nous sommes sans doute blottis à l'intérieur, à boire un café loin des fenêtres. Le biscotti perce la mousse en forme de coeur.
360 degrés mais personne à l'horizon. Et pourtant c'est le bon lieu, la bonne époque. Je remonte dans la machine et reviens à l'autre image. 2011. Le garage s'ouvre à nouveau. Les fantômes réapparaissent.
Deux silhouettes me tournent le dos pour l'éternité.
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