lundi 30 septembre 2013

Pour Frankie


J'ai peur de t'avoir blessé tantôt. Tu essayais de me remonter le moral. Tu as dit que j'avais quand même des amis au collège. J'ai soupiré en levant les yeux au ciel. Oups. 

Comme si ce n'était pas important, comme si ça ne comptait pas les nouveaux amis, les collègues. 

Je n'ai pas d'excuse sinon celle, poche, d'être dans un rapport au monde fucké, dans l'étrange temporalité de l'après 2011, dans l'après. 

Je t'ai dit qu'il s'était passé un truc grave entre quelqu'un et moi, il y a deux ans, mais en fait, ça a impliqué plusieurs personnes, presque tous les gens qui m'étaient proches à l'époque, ma communauté de parole. 

Je n'ai pas seulement perdu quelqu'un. J'ai perdu ce qui me restait d'amour inconditionnel pour l'espèce humaine.

J'ai perdu cette espèce de foi que j'avais en l'humanité, du moins en ce qui concerne son usage du langage. J'ai cessé de faire confiance aux mots, de croire que le fait que les humains parlent est une bonne chose, que le langage peut les aider à se comprendre, à s'aimer.

Cela a déconstruit le rapport que j'entretenais avec mon travail, ma passion, et m'a fait perdre la place que j'occupais dans le monde, la place que je m'étais donnée. J'ai cessé de croire que je pouvais apporter quelque chose de bien dans le monde, que ma parole ou mon écriture apportait quelque chose de bien aux autres. 

Par la suite, il m'est arrivé quelque chose qui ne m'était jamais arrivé auparavant, quelque chose qui, dans sa pleine ampleur, n'a duré que quelques mois mais dont je ne suis jamais tout à fait sortie. 

J'ai cessé de vouloir connaître la suite. 

J'ai cessé de vouloir connaître la suite de l'histoire du monde. 

Surtout, j'ai cessé de vouloir connaître la suite de mon histoire. 

Et si aujourd'hui je réussis à m'intéresser à nouveau à ce qui arrive à cette planète, je n'arrive pas vraiment à accorder de l'importance à ce qu'il advient de moi sur cette planète. Je n'arrive pas à désirer connaître la suite de mon histoire. 

C'est ce que j'appelle l'étrange temporalité de l'après, dans laquelle la nouveauté peine à s'inscrire en profondeur. 

Je sens bien pourtant que ça cogne à la porte, que ça se heurte comme par accident, telles des erreurs de parcours, clinamens, les rencontres, les nouveaux amis. 

Que faire de ces gens qui font partie de la suite? Comment les aimer? Avec quoi, ce qui reste?

Ce n'est pas que je n'apprécie pas la valeur du cadeau. Je reconnais le précieux des gens. Et je ne veux rien briser, que rien ne soit brisé si je venais à disparaître. 

Je veux que sur la table tout reste debout, intact, alors que l'on tire sur la nappe d'un coup sec, que je me retire dans un bruit de claquement de fouet qui ne frappe personne. Que de l'air. Je veux garder la porte de sortie tout près, cette légèreté. 

Je garde un pied dans le vestibule, alors je n'arrive pas à accorder une existence prégnante à ces présences dans ma vie. À ce qui résiste. Je n'y arrive pas tout à fait.

Je n'arrive pas à y croire à nos conversations, à cette parole qui persiste. Mais elle semble croire en moi, puisqu'elle me heurte dans son adresse, qu'elle m'entame pourtant.  

Dans certains films de science-fiction, la toile du réel se déchire et on voit que ce n'était qu'une illusion, qu'une matrice, un rêve. 

Pour moi, c'est l'inverse, parce que je n'arrive pas à croire que je suis où je suis, que cela m'est arrivé.

Pour moi, en permanence, la texture du réel est du semblant, un présent de papier mâché. 

Mais parfois quelqu'un dit quelque chose, fait quelque chose, et l'image se met à trembler, le vivant saille en relief du décor de carton-pâte.

Alors ce n'est pas vrai que ce n'est pas important, les nouveaux amis, les collègues. 

Car parfois, quand tu me parles, Frankie, tu fais trembler le décor.

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