Il doit y avoir un truc que je ne pige pas, certain. C'est censé être moi la personne qui endure pas le monde. Ça a toujours été moi la plus intolérante en matière de croyances. Pis pas juste un petit inconfort là, nanon, de la grosse intolérance radicale. Tu ne peux pas être mon ami proche pis venir me parler du bon dieu, ça marche juste pas. Si tu me dis que t'as jasé avec le fantôme de ton grand-père, tu vas peut-être rester une connaissance, mais je vais aller faire un tour sur le balcon pendant que tu donnes aux autres les nouvelles de l'au-delà. Même avec l'astrologie j'en arrache, je ne peux pas entendre quelqu'un m'interroger sur mon signe sans rouler des yeux pis cracher de l'air, pis quand je me retiens parce que j'essaie d'être res-pec-tueuse, ça me donne envie de me gratter.
J'ai une position ultra tranchée concernant les mutilations faites aux enfants pour des raisons culturelles ou religieuses. C'est juste non. Selon moi, quelqu'un ayant pratiqué l'excision devrait être reconnu coupable d'agression à l'arme blanche, une agression préméditée et pouvant causer la mort ou de graves séquelles. Et quelqu'un qui assiste à une excision sans rien faire : complicité ou non assistance à personne en danger. J'ai souvent dit que si j'avais un pouvoir décisionnel sur les lois, j'augmenterais les peines pour les crimes dits «d'honneur», et d'une manière générale, les peines pour la violence domestique et tout ce qui se passe comme oppression à l'intérieur des maisons, les séquestrations, les mariages forcés: tolérance zéro. J'ai dit aussi qu'un parent ne devrait pas avoir le droit de refuser une transfusion sanguine pouvant sauver la vie de son enfant, que les créationnistes ne devraient pas pouvoir enseigner leurs croyances comme étant une matière scolaire, etc., plein d'affaires de même, radicale je vous dis!
Mais s'il y a une affaire dont je me suis toujours foutu, une affaire qui ne me fait pas un pli nulle part, c'est bien comment le monde s'habille. Alors là... rien à battre.
Déjà enfant, je ne comprenais pas que des adultes se plaignent que le gars du dépanneur avait les cheveux verts. Ils disaient que le marché du travail n'était pas un endroit d'expression personnelle pis que son look ne reflétait pas la pensée du commerce. Puis j'ai entendu mon père dire que les médecins ne devraient pas avoir le droit de se faire tatouer. Puis qu'un prof devrait se faire virer pour avoir porté un t-shirt avec une tête de mort. Puis, rendue à Montréal, là ça été les tresses des orthodoxes, les foulards, les turbans, et toujours cette même incompréhension de ma part.
-T'as vu la dame avec son foulard? -Euh... non. -La dame, l'employée, elle portait un signe religieux!
-Ah bon, un signe... j'ai pas remarqué. Et même si j'avais remarqué...
-T'as vu la dame avec son foulard? -Euh... non. -La dame, l'employée, elle portait un signe religieux!
-Ah bon, un signe... j'ai pas remarqué. Et même si j'avais remarqué...
Je me contrecrisse du linge que porte le monde. Pis de leurs cheveux. Pis de leur make-up. Pis de leurs bijoux. Pis de leurs tattoo. Mon chirurgien peut bien s'habiller en costume de Raël si ça lui tente, ce qui m'intéresse ce sont les gestes qu'il va poser avec ses mains. Que le chauffeur de bus soit en krishna, que la dame au bureau du ministère porte une perruque pis du linge des années 50, je risque de ne même pas le voir tellement ça ne fait pas partie de mes préoccupations.
Pis pour ce qui est de la décoration sur les murs, encore là, ce n'est pas vraiment quelque chose que je remarque. J'aime pas les crucifix, parce que ça représente une scène de torture et que de voir un gars agoniser dans des souffrances atroces quand je n'ai pas déjeuné... ça pourrait aussi bien être un pendu, le supplice de la roue, un écartèlement, ça me ferait le même effet. C'est pas mon genre de déco, mais ça ne me fait pas lever le poils des bras non plus. Je ne suis pas choquée, juste... ouach.
Pour moi, tout ça, c'est le décor et les costumes. Pis quand un critique ne parle que du décor et des costumes, tu peux être sûr que ce n'est pas un bon show. Au-delà de l'emballage, il y un texte, un discours, et surtout il y a des gestes, des actions. Pour moi, c'est là que ça se joue : quel est le discours porté par le représentant de l'État, quels sont les gestes posés dans l'exercice de ses fonctions.
Si je vois un médecin en veston-cravate harceler une jeune fille en lui parlant de l'âme de son foetus comme d'un fait établi, là je mords. Même chose pour un psychologue au service de l'état qui dirait à son patient que l'homosexualité est un péché. Ou un prof d'histoire qui dirait que les dinosaures n'ont jamais existé. N'importe qui au service de l'état se servant du pouvoir que lui confère son poste pour faire de la propagande en faisant passer ce qui est de l'ordre de la croyance pour un fait scientifique prouvé, ou pire, pour poser des gestes discriminatoires, ou pire encore, pour poser des gestes qui mettent en danger la vie des gens, voilà ce qui devrait être rigoureusement interdit selon moi.
On dira que la propagande, ça passe aussi par les signes. Et ben justement... pas tellement. Un signe tout seul, c'est peu efficace. Si l'histoire du fanatisme religieux et des régimes totalitaires nous enseigne quelque chose, c'est l'extraordinaire pouvoir du discours, de ce qui est dit et répété aux adultes et surtout aux enfants. Puis il y a les gestes à répétition, que l'on fait faire à certains et subir à d'autres, le conditionnement.
Bref... je comprends mal l'importance que beaucoup de gens accordent aux signes, à ces objets inertes qui ne font rien, ne disent rien. Peut-être que je ne mesure pas leur pouvoir. C'est peut-être moi qui suis anormalement insensible aux signes, aux images, à la pub.
J'essaie d'imaginer une situation où un signe pourrait me déranger.
C'est sûr que si la gardienne du petit porte un t-shirt où l'on voit Chronos dévorant son enfant (la toile de Goya), il se pourrait qu'on en jase. Mais pour que je lui demande d'éviter de le mettre à la job, il faudrait que ça fasse peur au petit. Si le petit trouve ça drôle... ben c'est quand même ben juste un t-shirt.
J'essaie d'imaginer la pire situation, le pire signe.
La croix gammée peut-être.
Mais même là... Le nazi n'est pas un nazi parce qu'il porte un costume de nazi. Un fasciste habillé en robe soleil, ça existe.
Si je rencontre un employé de l'état qui porte une croix gammée sur le front, c'est sûr que ça va susciter des questions. Je vais vouloir m'assurer que les gestes qu'ils posent ne sont ni dangereux, ni discriminatoires, et que son discours dans l'exercice de ses fonctions ne fait pas la promotion de l'idéologie fasciste. Mais vais-je exiger qu'il enlève son tatouage? Hum...
Si je rencontre un employé de l'état qui porte une croix gammée sur le front, c'est sûr que ça va susciter des questions. Je vais vouloir m'assurer que les gestes qu'ils posent ne sont ni dangereux, ni discriminatoires, et que son discours dans l'exercice de ses fonctions ne fait pas la promotion de l'idéologie fasciste. Mais vais-je exiger qu'il enlève son tatouage? Hum...
Non. À bien y penser... non. Même là. Même dans un cas aussi extrême. C'est sa peau, son sang. Rien à foutre de ce qu'il fait avec sa face.
Mais qu'il ne vienne pas me parler mon aura... là je m'énerve.
Je suis tellement sensible au discours et tellement insensible aux apparences.
Je vois plein de gens qui ont l'air de «croire» en leurs vêtements, en leurs cheveux, en leur look, croire que ça veut dire quelque chose, que ça signifie. Je me suis souvent fait dire que je m'habillais goth sans endosser la pensée goth, que je n'étais pas une vrai hippie, que je ne comprenais rien aux hipster, que je faisais semblant : c'est tout à fait exact, du semblant.
Je n'y crois pas, à mon linge, c'est du costume, du costume et des accessoires. Ça ne veut rien dire.
Je ne sais pas ce que ça fait de croire en son image. Par conséquent, je ne sais pas ce que ça fait de se sentir attaqué par l'image de l'autre.
Je ne me reconnais pas je dans mon image. Alors je ne comprends pas ce que cela vous fait de ne pas vous reconnaître dans l'image de l'autre. Je ne comprends pas ce qui est en train d'arriver ici.
Surtout, je ne comprends pas la façon dont le problème est posé.
La séparation de la religion et de l'État a toujours été quelque chose de fondamental pour moi. S'il y a un truc qui me fait mettre mon poing sur la table, c'est bien ça. Mais jamais il ne me serait venu à l'idée que cela pouvait concerner le costume et le décor. C'est le dernier endroit où je serais allée faire des changements. Ça n'aurait tellement pas été ma priorité.
Et je trouve ça d'autant plus troublant que cela vienne du Parti québécois auquel je me suis souvent identifiée par le passé. Jamais je ne me suis sentie aussi loin de ce parti que maintenant.
Jamais je n'ai autant senti que c'était foutu, le pays, la nation, l'indépendance.
Je pensais que mon deuil était fait, mais il semblerait que non, car si j'étais vraiment résignée, ça ne pourrait plus faire encore aussi mal.
C'est sans doute pourquoi j'ai besoin de comprendre cette affaire de signe, l'importance que tant de Québécois accordent aux signes.
Car si on est pour perdre notre dernière chance, si on est en train de saccager le peu d'espoir qui restait, j'aimerais au moins que ce soit pour quelque chose qui en vaille la peine. Et là, présenté comme ça... expliqué comme ça... défendu comme ça... ça me paraît juste du gros sabotage con. Et ça, ça fait mal.
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