lundi 30 septembre 2013

Let's call her Jessie


Jessie se fait agresser dans des endroits publics, en plein jour, à répétition. On pourrait croire que quelqu'un qui a déjà été abusé sexuellement une fois devient plus méfiant, plus prudent, mieux préparer à faire face, mais plus Jessie se fait abuser, plus elle devient facile à abuser. 

J'essaie d'en parler avec elle, depuis des années, mais il est toujours TRÈS délicat de parler avec quelqu'un de la façon dont elle réagit lors d'une agression, sans aucunement la responsabiliser de l'agression. Il faut que ce soit clair dans la formulation, presque au début de chaque phrase: tu n'es pas responsable de l'acte, l'agresseur est responsable de l'acte, mais tu as peut-être quelque chose à voir avec le fait que l'agresseur te choisit toi, systématiquement, et qu'il peut toujours aller plus loin avec toi qu'avec les autres. 

Cet été, Jessie s'est fait suivre pendant une heure par un homme qui lui disait des obscénités, l'agrippait par la taille et les mains, essayait de passer ses mains sous ses vêtements, pendant une heure, en plein jour, d'abord dans le métro, puis à l'extérieur du métro, sur l'avenue Mont-Royal, jusqu'à ce qu'en essayant de s'enfuir elle tombe et se foule une cheville. Il a fallu qu'elle rampe sur le sol avant que son agresseur ne commence à s'inquiéter de la possibilité que quelqu'un puisse remarquer quelque chose. Une femme qui rampe, même en silence, ça se remarque. 

Jessie est étendue sur le sol d'un trottoir de l'avenue Mont-Royal, elle n'arrive pas à se remettre sur pieds, elle est terrifiée, et même là, surtout là, elle n'appellera pas au secours. C'est ce que j'essaie de lui faire voir. 

Plus elle a peur, plus elle a honte, plus elle cesse de parler et se renferme, plus elle ferme les yeux pour que le cauchemar disparaisse. Lorsqu'on la suit dans la rue, Jessie n'ose plus entrer dans les magasins, elle évite les gens, évite les regards, cache son visage et essaie de s'isoler, de trouver un coin sombre, une ruelle où se cacher. Tout ce qu'il faut ne pas faire.

Jessie n'est pas responsable. Pas plus que l'enfant qui se cache sous le lit pendant l'incendie.

Jessie n'est pas responsable, mais elle est une victime parfaite, parfaitement accessible, parce qu'elle ne se considère pas comme faisant partie du monde, de la société, pas au même titre que les autres.

Entraînée de force dans une toilette publique, il y a quelques années, Jessie n'a pas songé un instant qu'elle pouvait hurler, que quelqu'un entendrait, que quelqu'un s'étonnerait ou s'en ferait pour elle, que quelqu'un se dérangerait pour intervenir.

Elle est venue en ville pour disparaître dans la foule anonyme, se sentant plus en sécurité quand personne ne la reconnaît. Or, on dirait parfois qu'elle pense avoir réussi à disparaître et que personne ne la verra.

Marchant dans la rue, sur la voie publique, elle ne considère pas la sécurité comme un droit, mais comme un privilège, ce privilège que confère selon elle la force physique, l'arme, le mariage, la bague au doigt ou le voile.

Pour Jessie, le salut ne peut venir de la civilisation, du collectif, du citoyen. Je peux la comprendre, ayant grandi dans les mêmes rues. Personne ne nous défendait quand nous étions battus, personne ne s'arrêtait de marcher, de vaquer. Les insultes et les coups étaient l'ordinaire, des enfantillages, et les adultes acceptaient que des enfants soient frappés, en plein jour dans la rue, tant que c'était par d'autres enfants. Je comprends qu'elle n'ait pas le réflexe de chercher à attirer l'attention des gens, qu'elle n'attende aucune aide des étrangers. Mais j'essaie de lui faire réaliser que nous sommes des adultes à présent, et qu'étrangement les adultes sont mieux protégés que les enfants. Les citoyens, les gens respectables qui marchent sur les trottoirs n'acceptent pas qu'on agresse d'autres citoyens en pleine rue. Ils sont moins tolérants que ne l'étaient les parents.

Jessie m'écoute. Elle est prête à reconnaître que ce ne sont pas les mêmes rues, les mêmes gens, et qu'elle pourrait essayer d'attirer leur attention la prochaine fois. Mais elle s'étonne du fait qu'il y ait toujours une prochaine fois. Pourquoi moi, demande-t-elle. Pourquoi il me suit moi?

L'agresseur qui s'en prend à Jessie s'en est sûrement pris à d'autres personnes avant elle, mais il va s'accrocher à Jessie, lui consacrer du temps et prendre des risques pour la suivre. Je pense que c'est parce qu'elle a l'air de « quelqu'un dans le trouble ». Pas à cause de ses vêtements froissés ou de ses cheveux sales, mais parce qu'elle ne cherche aucunement à alerter les gens, la police. Là où quelqu'un d'autre aurait déjà crié, demandé qu'on appelle le 911, Jessie se réfugie sous un escalier en se tordant les doigts. Cela envoie un message à l'agresseur qui s'imagine alors que Jessie se prostitue, se drogue, qu'elle a un casier, qu'elle est en fugue, bref, qu'elle ne veut pas avoir affaire avec les autorités. L'agresseur comprend que, pour une raison ou pour une autre, cette jeune femme ne va pas chercher à alerter la police: avec elle, il a le champ libre.

Jessie me dit que ce n'est pas qu'elle ne veut pas alerter la police, mais qu'elle ne sait pas à quel moment elle devrait le faire. À quel stade, à quel geste peut-on considérer être victime d'une agression? Jessie ne sait pas à partir de quand, à partir de quoi, quelque chose de grave est en train d'arriver.

Si l'agresseur se présentait d'emblée avec son pénis sorti, s'il se jetait sur elle dès la première minute, là elle saurait, du moins elle pense que là elle pourrait crier. Mais quand ça avance tranquillement, quand ça empire doucement, quand les gestes s'étendent sur une demi-heure de fuites et de chutes, de serpents et d'échelles, Jessie ne sait plus très bien ce qui a eu lieu. Une agression diffuse est-elle encore une agression?

Je parle à Jessie de la grenouille dans le bol d'eau dont on augmente tranquillement la température. Jessie n'aime pas qu'on la compare à une grenouille alors je change d'image.

Je lui parle des enfants abusés. Je sais que si je prends des enfants très jeunes en exemple, la démonstration sera plus efficace, car Jessie attribue aux tout-petits une innocence absolue, indiscutable, qu'elle n'arrive pas à s'attribuer à elle-même.

Imaginons les gestes A, B et C.

A étant une caresse sur le sexe de l'enfant à travers les vêtements. B étant de toucher le sexe de l'enfant sous les vêtements. C étant de mettre la main de l'enfant sur le sexe de l'adulte.

L'agresseur va d'abord faire le geste A à plusieurs reprises, pendant des semaines, des mois. L'enfant a beau protester, dire non, chercher à fuir, le geste continue. La résistance de l'enfant s'étant montrée inutile, l'enfant va peu à peu y renoncer. Il va moins crier, moins se débattre, il va chercher à se protéger autrement, en faisant le vide à l'intérieur, en jouant au mort. L'agresseur va alors essayer le geste B. L'enfant sera surpris par la nouveauté, il va réagir, protester, demander qu'on arrête. L'adulte peut alors faire semblant de céder à la demande: bon alors, pour te faire plaisir, je ne vais faire que le geste A. Le geste A devient la concession, le compromis, l'entente: la normalité. L'adulte va quand même se réessayer de temps avec le geste B, jusqu'à ce geste aussi devienne plus familier, plus incontournable, jusqu'à ce que la protestation perde de sa conviction. Ce sera alors le moment d'introduire le geste C dans la séquence. Bon alors, si vraiment tu ne veux pas, parce que je suis gentil avec toi, je vais seulement faire A et B aujourd'hui.

Jessie me demande de répéter plusieurs fois les explications. Elle semble sur le point de comprendre quelque chose, mais ça glisse, ça s'échappe.

Le marchandage est au coeur de tous les abus qu'elle a subis. C'est tellement près d'elle qu'elle a du mal le voir, dans l'angle mort.

De l'homme qui l'a agressée dans les toilettes, elle a dit : « Il a quand même été correct avec moi vers la fin, car il m'a donné un choix : si tu fais ça, je te laisse partir. Je l'ai fait et il a ouvert la porte, il a été honnête ». Un autre agresseur lui avait dit : « Ou tu le fais toi-même ou c'est moi qui te le fais, c'est toi qui décide ». Ce choix, cette décision donne à Jessie l'impression qu'elle a le contrôle sur la situation, qu'on lui obéit et qu'alors, elle n'est pas vraiment victime de quelque chose, que rien de grave n'est en train d'arriver. Pourquoi crier quand on peut négocier?

Quand Jessie a peur, elle négocie. Le geste A plutôt que le geste B. Le geste B plutôt que le geste C. C'est ce qu'elle fait, ce qu'on lui fait faire depuis qu'elle est toute petite. C'est la norme. La jungle. La survie.

J'essaie de lui faire voir que ça n'a pas à être comme ça toute la vie, qu'il y a peut-être moyen de refuser A et de rester en vie, qu'elle devrait crier pour toutes les lettres.

J'essaie de faire crier Jessie. 

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