dimanche 23 juin 2013

Je dois tuer une plante.


J'ai besoin d'espace. J'ai besoin qu'il y ait des morceaux de planchers à découvert, des murs où il n'y a rien, ça me prend du vide à habiter sinon j'étouffe. Je manque déjà un peu d'air dans mon appartement et voilà qu'il m'est venu ce besoin d'entendre de la musique autrement que sur l'ordinateur. J'ai commencé à désirer un tourne-disques et appris que ça ne se glissait pas sur le haut du frigidaire: ça prend une grosse bébelle lourde,  un ampli.

Je cherche l'endroit où mettre la chose, mais l'espace est saturé. Déjà, les fauteuils ne sont plus accessibles et, dans le bureau, il y a à peine l'espace pour marcher entre les piles de boîtes et de livres. Reste la plante. Reste la grosse plante. 

C'est une plante qui ne meurt pas. 

Je ne voulais pas d'une plante. Mais on me l'avait donnée pour mon anniversaire de naissance, et c'était vivant.

Je ne l'ai jamais trouvée belle. Je ne m'en suis jamais vraiment bien occupée. Le minimum. Un peu d'eau, un peu de soleil.

Je pensais qu'elle ne ferait pas l'année. Mais elle s'est mise à faire de grandes feuilles molles aux couleurs disgracieuses. Je l'ignorais, la tolérais, l'oubliais plus souvent qu'autrement, quand mon nouveau coloc s'est amené avec son chat herbivore. Alors, je n'ai pas eu le choix de voir la terre au sol, les lambeaux de feuilles sur le plancher.

J'ai eu pitié de ma plante sauvagement attaquée et j'ai demandé à mon père, de passage à Montréal, de l'emporter au loin pour qu'elle ait une chance de survivre. En vérité, je n'étais pas sûre que le plante soit sauvable, mais je voulais qu'elle parte: j'étais lâche et je ne voulais pas la voir mourir. 

La plante à moitié mastiquée a fait le chemin jusqu'à la Côte-Nord, brassée dans le fond de la van. À la surprise générale, elle s'est bien remise, elle a même commencé à grandir. Deux ans plus tard, quand le coloc est parti avec son chat, la plante a refait les 12 heures de route en sens inverse. Mon père manquait de place et j'avais hésité à lui donner le OK pour jeter une plante qui s'était rendue jusque-là. Je ne savais pas ce que j'allais faire d'un grand truc laid, qui ne fait pas de fruits, pas de fleurs, pas d'épices, qui prend de la place et c'est tout.

J'ai foutu la plante dans un coin et j'ai tenté de l'ignorer, me disant qu'elle allait bien finir par choper un truc, un champignon, un insecte, et disparaître, comme les autres plantes que j'avais eues entre temps. En effet, mes autres plantes, plus jolies, plus discrètes, ont toutes fini par mourir ou par changer de propriétaire. La plupart n'ont pas survécu à mes déménagements, à une sortie en voiture parfois en plein hiver. Seule la grande affaire laide a résisté. 

Grande, elle n'a cessé de l'être davantage et j'ai fini par me rendre compte que ce que j'avais pu tenir entre deux doigts, le jour où on me l'avait offert pour ma fête, appartenait à la famille des palmiers. 

La chose s'est mise à plier, à ne plus supporter son propre poids, ce qui a nécessité une installation d'étais, de supports: une installation broche à foin gossée dans la frustration, ce qui, bien entendu, n'a pas amélioré l'aspect esthétique du végétal. 

La plante plus ou moins soutenue a continué de pousser pour atteindre finalement ma taille. Il a fallu l'appuyer dans le coin du mur pour ne pas que la tige-tronc ne se rompe. J'ai commencé à songer sérieusement à m'en débarrasser.

Personne ne voulait de cette plante-arbre incapable de survivre à sa propre grandeur. 

J'ai cessé de l'arroser, je l'ai éloignée du soleil, me disant que peut-être elle allait comprendre qu'elle avait trop vécu. Mais elle a tenue si longtemps, si longtemps toute seule, sans eau, sans soleil, que j'ai recommencé à l'arroser. Je crois que quelque chose chez cette plante a suscité mon admiration, ou du moins, mon respect. 

Certains jours...

D'autres jours, je ne me gênais pas pour l'engueuler.

Mais qu'est-ce que tu fais encore là, pauvre conne, à continuer de pousser? tu vas aller jusqu'où? jusqu'au plafond? pourquoi faire? et tu feras quoi rendue là ma grande? une pirouette? tu fais quoi, hein? c'est quoi le plan? pourquoi t'arrêtes pas? pourquoi aller de l'avant comme ça? tu ne vois pas que tu te nuis à vouloir grandir? tu ne vois pas que tu déranges tout le monde, que personne n'apprécie tes grands élans? tu ne vois pas que tu bloques le chemin avec tes longs bras mous et ton tronc ridicule, ridiculement fin pour soutenir pareille exubérance? ton corps est illogique, il-lo-gique! tu ne le vois pas ça? tu ne vois pas que tu n'a pas été faite pour survivre?

Lors du dernier déménagement, la pire des traversées, c'est la dernière chose que j'ai prise avant de quitter. Ridicule, elle ne rentrait plus dans la voiture. Je lui ai dit, c'est aujourd'hui que ça se termine, c'est aujourd'hui que tu meurs. Je l'ai saisie à bras-le-corps et je l'ai pliée en deux pour la rentrer sur le siège arrière. J'étais sûre que le tronc casserait. J'ai traversé le pont en écartant le feuillage de mes yeux. 

Elle est restée pliée longtemps, la tête sur un meuble, puis je l'ai laissée étendue le long d'un mur, puis j'ai essayé un nouveau système, avec un bâton et des cordes.

Elle est debout. 

Dieu qu'elle est laide. 

Et vieille. Et abîmée. Et ridicule.  

Pourquoi tu meurs pas? 

Il reste quoi pour toi, comme bonheur à venir?
 
Inutile ce combat, cette survie qui apporte quoi au monde?

Tu sers à quoi? Tu n'as rien à donner.

Tu bouffes de l'espace et c'est tout. 

Pourquoi tu meurs pas?

Grande affaire laide.

Pourquoi je ne te tue pas? 

Grande laideur qui plie sans casser.

Ma grande affaire. 

Ma vivante.

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