Audrey Sophie Vickie
Je voulais écrire un texte, je n'ai pas pu.
Sur trois noms. Trois filles. Trois tignasses brunes.
Écrire sur une coïncidence.
Dont il n'y a rien à dire, rien à analyser, les coïncidences ne signifient rien, elles frappent.
J'ai été frappée par la coïncidence du départ de Sophie pour Cannes juste après la mort de Vickie.
Puis Audrey, au détour d'une rue, l'impact, le coma.
Vickie Sophie Audrey
On voudrait croire au destin.
Le texte s'écrirait plus vite si je pensais que rien n'arrive pour rien, que la vie pense, que la vie signifie. Si je croyais un peu, juste un peu, j'aurais quelque chose à dire.
Mais rien, le silence. Rien qui se dénoue.
Je reste frappée.
Je reste frappée.
***
J'ai d'abord connu Audrey, puis Sophie, des années plus tard, et finalement Vickie.
Devant les trois, la même impression, celle d'avoir le privilège d'assister à l'émergence d'un talent, le «vrai», celui qui s'impose hors de tout doute, celui qui fait l'unanimité. Cette fille a tout pour réussir. Cette fille ira loin. Et un jour je pourrai dire que j'étais là, au début, que dès le début, je l'avais remarquée, distinguée.
Elle. Le cas d'exception.
Elle. Le cas d'exception.
C'est de naissance, comme on dit.
Une «nature».
«Née sous une bonne étoile »
Une «nature».
«Née sous une bonne étoile »
***
L'école de théâtre est un lieu où transparaît plus qu'ailleurs le fait que le talent n'est pas une question de travail ou d'effort. Il y a quelque chose qui s'appelle du charisme et qui ne connaît aucun socialisme, aucun souci d'égalité. Certains en ont dix fois plus que les autres qui se battent entre eux, avec les restes.
Il y a des stars, ça existe. Il y a des exceptions, des gens qu'on a tellement plus envie de voir que les autres, tellement plus envie d'entendre, de lire, des gens qui captent le regard en entrant dans la pièce, des gens dont le rire ou les larmes nous ravissent, qui nous paraissent encore plus beaux lorsqu'ils sont tristes ou en colère. Cela tient à presque rien, une note qui tremble dans la voix, la courbe d'une joue, la teinte d'un iris. De petits riens.
Dans cette école, j'ai dit bonjour à un garçon. Le lendemain, il était mort, brûlé dans son lit par une cigarette. Je suis allée prendre un verre chez une fille, et le soir même, elle a glissé dans l'escalier et passé à travers la vitre qui a coupé son cou. Un botch. Un talon sur une marche mouillée. De petits riens.
***
Vickie Sophie Audrey
Je voudrais dire sans faire signifier à outrance, sans abuser des correspondance, sans mettre sur le même plan des choses incomparables.
Mais ma tête est une machine à associer...
L'exceptionnel.
Une petite injustice, celle du talent.
Et une grande injustice, celle des morts précoces.
***
La mère d'une amie, une dame de près de 90 ans, était condamnée et avait fait la paix avec la mort. Elle était prête à partir. Ses proches l'entouraient. L'aorte s'est rompue tel que les médecins l'avaient prédit. La dame ne souhaitait aucune intervention pendant l'anévrisme, seulement qu'on diminue la souffrance. Le sang a coagulé autour de la plaie, une croûte s'est formée, l'aorte s'est refermée. Du jamais vu. Une chance sur... On renvoie la dame chez elle, miraculée. Un été de plus. Du temps de plus.
***
Je reste frappée. Incapable de trouver la phrase, le mot juste.
Pas égal.
Ce n'est pas égal.
Du moment qu'on n'a pas la foi, la vie, c'est pas égal.
Voilà au fond ce que j'aimerais dire. Ce que j'aurais pu écrire au lieu de ces lambeaux marécageux.
Ça et puis... que j'aimerais qu'Audrey se réveille.
J'aimerais qu'Audrey se réveille.
Voilà. Ça a assez duré.
Mai a assez duré.
Et je ne peux quand même pas me mettre à prier.
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