jeudi 10 mars 2011

RER-B4 (tx à retravailler)

J'ai donné 50 centimes à une femme dans le RER pour encourager sa pratique particulière.

Cette femme en t-shirt saumon et veste brune, avec les cheveux bouclés noués à l'arrière, c'est celle qui ne crie pas, celle qui ne dit presque rien, bonjour, merci.

Elle passe entre les rangées de sièges en déposant de petits papiers jaunes sur le bout des banquettes, mais seulement quand ces bouts sont vides, seulement quand on peut y déposer quelque chose, sans déranger quelqu'un. Elle retraverse le wagon une minute plus tard et ramasse les papiers. Parfois il y a une pièce dessus, parfois non.

Cette femme ne chante pas et ne joue pas d'un instrument. Elle n'a pas de discours tout prêt à répéter d'un arrêt à l'autre. Il est possible qu'elle ne parle pas français. On pourrait dire de cette femme qu'elle n'a pas de voix, seulement ses petits papiers, et son sourire.

Elle ne se déguise pas en misérable ou en bohémienne. Elle a l'air en assez bonne santé. En fait elle a l'air de cette femme dont il est question sur le papier, de cette mère de deux enfants qui n'est pas dans la rue et qui n'est pas nécessairement sans revenu mais qui a seulement beaucoup de mal à arriver. Ça pourrait être vrai.

Je ne sais pas combien elle gagne en faisant ça, combien il lui resterait si elle ne le faisait pas. Ce n'est pas que je pense qu'elle la mérite davantage qu'une autre, ma petite pièce sur son papier jaune. Elle ne la mérite pas plus qu'une autre et ne la mérite pas moins. Là n'est pas mon propos.

Mon propos est que je lui ai donné une pièce à elle et pas à un autre, parce qu'en lui donnant à elle, je n'avais pas l'impression de réagir à une manoeuvre d'intimidation, à une agression verbale, à une forme de taxage.

Ici je ne parle pas de de sincérité ou d'authenticité. Peut-être que cette femme souriante rêvait de m'arracher la tête. Peut-être qu'elle joue davantage le jeu, qu'elle le joue mieux en tout cas que ces gens qui gueulent dans le métro sans rien dissimuler de leur exaspération.

Je ne dis pas que la colère n'est pas justifiée. Non, ni la colère, ni l'insistance.

Je n'ai pas souvent souffert de la faim dans ma vie. Mais je n'ai oublié aucun de ces moments.

Je me souviens d'un après-midi sur la rue Mont-Royal où j'avais l'impression de pouvoir entendre le cliquetis de la monnaie dans les poches des gens qui marchaient devant moi. Je me souviens que je regardais les jambes des passants, imaginant qu'un fil passerait près de moi, un fil que je pourrais tirer. J'imaginais les poches des pantalons se déchirer. Je désirais très fort que tout se répande sur le trottoir. Je me souviens de l'urgence, de l'idée fixe.

Ce n'est pas que je ne comprends pas les raisons derrière l'impatience, derrière les éclats de voix, derrière l'apostrophe et la confrontation des regards, c'est que cela ne fonctionne pas avec moi.

La colère même justifiée me pousse à me barricader, à me retrancher loin derrière mes yeux. Mais je n'ai jamais su résister à la douceur.

Parmi les êtres qui ont réussi à me manipuler, plusieurs étaient des femmes.

Tous avaient un sourire très doux.

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