16 mars
Je ne suis pas de celles qui brisent les vases.
Je ne crie pas à gorge déployée. Je ne supplie pas en secouant la tête de tous côtés. Je ne m'agrippe pas à la chemise de l'homme et je ne tambourine pas sur sa poitrine.
Je ne fais pas de scène.
Je ne peux pas faire subir ça à quelqu'un. Je ne sais pas faire abstraction de l'autre, de son désir, de son point de vue.
Je le voudrais pourtant. Je voudrais lancer la vaisselle contre le mur et hurler à l'assassin. Mais je ne peux me résoudre à troubler la paix de l'aimé et de ses proches. Je ne peux me résoudre à être de celles qu'il faut ramasser. Au sol.
Par contre, je pleure. À me sillonner les joues.
J'arrive à ne pas déranger, pas à faire bonne figure.
Ou plutôt je refuse de la faire. Car je sens qu'en allant chercher loin en arrière, dans mes anciens mécanismes de défense, je pourrais peut-être me faire violence au point d'être présentable. Mais je ne veux pas retourner là.
Je n'ai pas pleuré quand ma mère est morte. Pas crié, pas protesté quand ils ont pris le corps. Personne n'a eu à me bâillonner ou à me traîner hors de la pièce et je n'ai pas raté un seul jour d'école. Trois mois plus tard, on me donnait une médaille pour l'excellence de mes résultats. J'ai mis dix ans à m'en remettre.
Je tente de ne pas refaire la même erreur. Je cherche le moyen d'éviter les blessures internes, je cherche à ne pas imploser.
Je cherche la façon de bien souffrir.
Je suis peut-être en train de la trouver puisque, cette fois, il n'y a pas d'obstacle à la souffrance. En moi, la peine ne semble rencontrer aucun blocage: pas de déni, pas de symptômes de substitution, pas de voile, pas d'écran. Je souffre sans masque et sans répit.
Il n'y a pas non plus de paradis artificiels, pas d'alcool ni d'amants, pas de portes de sortie facile. Je vis la douleur à froid, ou à chaud si on veut.
Je découvre que j'ai la force de souffrir sans basculer dans quoique ce soit d'autre (qui de l'extérieur paraîtrait mieux).
***
Je souffre comme si l'être le plus précieux à mes yeux venait de mourir. Mais c'est d'une mort absurde qu'il s'agit, volontaire. Ce n'est pas comme si l'être aimé avait succombé en se débattant de toutes ses forces contre la maladie. Ce n'est pas comme s'il avait tout fait pour que nous ne soyons pas séparés. Ce n'est pas comme si j'avais été frappée par le RER ou que mon avion s'était écrasé. Non, c'est délibéré.
Moi qui ai tendance à voir venir, à me préparer. Je n'étais pas préparée à ça.
Je dirais même que l'on m'a systématiquement empêchée de m'y préparer.
Il y avait des signes et je les ai pointés, on m'a rabrouée. Au pire, on se montrait outré. On m'accusait d'une déformation professionnelle, d'une sur-analyse créant de toutes pièces son objet. Au mieux, on se faisait rassurant, et me grondait d'avoir douté un instant qu'un tel bonheur soit possible.
À chaque fois que j'étais sur le point de comprendre, à chaque fois que je prenais la bonne piste, on me renvoyait à l'insouciance, à la sécurité. À la joie.
***
Tant de promesses.
Tant de joies.
Tant de confiance et d'abandon. Tant d'ouverture, de chemins nouveaux construits en moi.
Ce qui m'a conduit à souffrir autant. Je cherche, pourtant, à le préserver.
Je veux garder vivant ce ventre de fruit mou qui veut s'ouvrir et se donner. Je veux garder vivante celle qui a cru cet homme qui lui disait de ne plus craindre la vie.
Je refuse de devenir une vieille femme aigrie qui peste contre les hommes. Je refuse de me durcir et de me dessécher.
Je cherche le moyen de bien souffrir et de rescaper l'amoureuse du désastre.
Je ne suis pas de celles qui brisent les vases.
Je ne crie pas à gorge déployée. Je ne supplie pas en secouant la tête de tous côtés. Je ne m'agrippe pas à la chemise de l'homme et je ne tambourine pas sur sa poitrine.
Je ne fais pas de scène.
Je ne peux pas faire subir ça à quelqu'un. Je ne sais pas faire abstraction de l'autre, de son désir, de son point de vue.
Je le voudrais pourtant. Je voudrais lancer la vaisselle contre le mur et hurler à l'assassin. Mais je ne peux me résoudre à troubler la paix de l'aimé et de ses proches. Je ne peux me résoudre à être de celles qu'il faut ramasser. Au sol.
Par contre, je pleure. À me sillonner les joues.
J'arrive à ne pas déranger, pas à faire bonne figure.
Ou plutôt je refuse de la faire. Car je sens qu'en allant chercher loin en arrière, dans mes anciens mécanismes de défense, je pourrais peut-être me faire violence au point d'être présentable. Mais je ne veux pas retourner là.
Je n'ai pas pleuré quand ma mère est morte. Pas crié, pas protesté quand ils ont pris le corps. Personne n'a eu à me bâillonner ou à me traîner hors de la pièce et je n'ai pas raté un seul jour d'école. Trois mois plus tard, on me donnait une médaille pour l'excellence de mes résultats. J'ai mis dix ans à m'en remettre.
Je tente de ne pas refaire la même erreur. Je cherche le moyen d'éviter les blessures internes, je cherche à ne pas imploser.
Je cherche la façon de bien souffrir.
Je suis peut-être en train de la trouver puisque, cette fois, il n'y a pas d'obstacle à la souffrance. En moi, la peine ne semble rencontrer aucun blocage: pas de déni, pas de symptômes de substitution, pas de voile, pas d'écran. Je souffre sans masque et sans répit.
Il n'y a pas non plus de paradis artificiels, pas d'alcool ni d'amants, pas de portes de sortie facile. Je vis la douleur à froid, ou à chaud si on veut.
Je découvre que j'ai la force de souffrir sans basculer dans quoique ce soit d'autre (qui de l'extérieur paraîtrait mieux).
***
Je souffre comme si l'être le plus précieux à mes yeux venait de mourir. Mais c'est d'une mort absurde qu'il s'agit, volontaire. Ce n'est pas comme si l'être aimé avait succombé en se débattant de toutes ses forces contre la maladie. Ce n'est pas comme s'il avait tout fait pour que nous ne soyons pas séparés. Ce n'est pas comme si j'avais été frappée par le RER ou que mon avion s'était écrasé. Non, c'est délibéré.
Moi qui ai tendance à voir venir, à me préparer. Je n'étais pas préparée à ça.
Je dirais même que l'on m'a systématiquement empêchée de m'y préparer.
Il y avait des signes et je les ai pointés, on m'a rabrouée. Au pire, on se montrait outré. On m'accusait d'une déformation professionnelle, d'une sur-analyse créant de toutes pièces son objet. Au mieux, on se faisait rassurant, et me grondait d'avoir douté un instant qu'un tel bonheur soit possible.
À chaque fois que j'étais sur le point de comprendre, à chaque fois que je prenais la bonne piste, on me renvoyait à l'insouciance, à la sécurité. À la joie.
***
Tant de promesses.
Tant de joies.
Tant de confiance et d'abandon. Tant d'ouverture, de chemins nouveaux construits en moi.
Ce qui m'a conduit à souffrir autant. Je cherche, pourtant, à le préserver.
Je veux garder vivant ce ventre de fruit mou qui veut s'ouvrir et se donner. Je veux garder vivante celle qui a cru cet homme qui lui disait de ne plus craindre la vie.
Je refuse de devenir une vieille femme aigrie qui peste contre les hommes. Je refuse de me durcir et de me dessécher.
Je cherche le moyen de bien souffrir et de rescaper l'amoureuse du désastre.
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