mardi 1 mars 2011

Des pieds de bronze

c’est une chose étrange que l’amour propre

je ne parle pas de l’orgueil ou de la vanité

mais de quelque chose de plus essentiel

qui fait que ça tient, la structure, la base


chacun réclame d’être aimé mais personne ne réclame exactement la même chose


car chacun dans l’amour veut être reconnu par l’autre pour ce qu’il considère être sa valeur personnelle


aime-moi pour ce que j’aime de moi


c’est pourquoi l’amour est vague, variable

tout comme l’est le respect


respecte-moi, mais respecter quoi


quand il s’agit d’une règle, d’une loi, on sait


mais respecter une personne


respecte-moi, reconnais la valeur que je m’accorde


ce respect vague, variable, et pourtant essentiel

à ce que l’amour soit vivable au quotidien


à ce que l’amour ne soit pas seulement une idée, une émotion

à ce que l’amour ne soit pas qu’un mot

mais quelque chose comme une pratique


c’est une chose étrange que le respect de soi

qui peut faire que s’entendant dire je t’aime tous les jours

on ait quand même le cœur brisé


***


pour certains ça concerne un trait physique

la force, l’endurance, la beauté

pour d’autres c’est une capacité particulière

une habileté, un talent


pour certains il s’agit de quelque chose qu’ils ont accompli

ne serait-ce qu’une fois dans leur vie

et qui a été reconnu ou se doit de l’être


pour que ça tienne


pour d’autres il s’agit de quelque chose qu’ils se promettent d’accomplir, un potentiel, une promesse

un destin


j’essaie de résumer en quelques mots à quoi ça tient pour moi

appelons ça

mon intelligence affective


je demande que soit reconnue mon intelligence affective


c’est pour moi l’essentiel à ce que je me sente aimée

le minimum à respecter


l’essentiel


***


j'ai passé ma vie à me creuser un chemin hors des sillons tracés de la folie


à extirper une parole mienne de la paranoïa, de la perversion

de l'hystérie


et si je pèche parfois par excès, c'est en remplaçant l'hyperbole par la litote


je parle en euphémisme


l'amant de passage voit une hyperbole dans ma litote

et je demeurerai étrangère à celui qui

à me lire pense que j'en mets

et préfère couper en deux

ce que j'ai déjà coupé en quatre


***


j’ai passé ma vie à chercher le mot juste

sur scène, dans les livres, dans mes relations avec les autres


j’ai passé ma vie à chercher l’expression la plus exacte

de la nuance la plus ténue

mon père dit que j’encule des mouches

oui


au théâtre, en littérature, en psychanalyse


je mets toutes mes facultés à l’écoute de la parole

j’analyse les discours, les mots, les silences

c’est ce que je fais de mieux

c’est mon métier


bien sûr qu’il y a spéculation

hypothèse, métaphore et jeu

il y a construction dans l’analyse

mais le guess est educated


il ne s’agit pas d’improviser une interprétation

en bouchant les trous dans l’autre avec des morceaux de soi

c’est d’ailleurs pour ça que les psy font des cures

pour apprendre à se retirer de l’équation


s’il m’arrive d’être perspicace

je ne suis pas un être inspiré

je n’entends ni la vibration des roches ni le murmure des cartes

et les astres ne m’ont rien transmis


je ne suis ni sorcière ni magicienne

mais j’ai appris à lire


***


je ne suis pas fière de grand chose mais je suis fière de ça

peut-être parce que c’est quelque chose

qui ne m’a pas été donné

ni dans mes gènes ni dans mon éducation

et que j’ai développé toute seule


je me suis bâti une vie autour de cette sensibilité

je gagne ma vie grâce à l’exercice de cette écoute

et l’interprétation est le résultat de mon travail


est le résultat d’un travail


de longues heures d’attention soutenue

d’associations audacieuses

à contre-courant des résistances

de longues heures de retrait

d’oubli de soi


est le résultat d’un acharnement passionné

à sauver l’amour du malentendu de la parole


et non le délire complaisant d’une poète hormonale

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