samedi 1 janvier 2011

Décembre

J'espérais que changer de mois me donnerait l'impression d'un déplacement, l'illusion réconfortante d'avoir réussi à m'extirper. Je sens une petite distance, en effet, un début de recul peut-être suffisant à ce que je puisse en parler. De décembre, de la surprise et de son mal. 

Ça a commencé parce que j'ai pris une décision. J'ai pris ma décision ou alors c'est que le désir d'enfant a débordé de lui-même, débordé du cadre de la réflexion et de la spéculation pour noyer dans son élan les arguments raisonnables.

Je ne sais pas si j'ai décidé d'avoir un enfant, je sais qu'il ne s'agissait plus de peser les pour et les contre mais simplement de cesser de lutter contre la folie de la bête, de la mère animale, et permettre à l'amour de l'enfant d'envahir l'espace entre ma raison et mes actes.

Et à peine lui ai-je laissé un peu d'air que le désir m'a emplie toute.
De joie.

J'ai choisi de laisser mon ventre me dominer. Ce que des hommes avaient réclamé de moi. Ce que l'on attendait de moi, je croyais.

Car il parlait depuis deux ans du père qu'il serait, de ce petit bonhomme à qui il transmettrait son savoir, de cette petite fille qui ne porterait pas de top bédaine. Rarement j'avais vu un homme parler de son futur rôle de père avec autant d'assurance, d'optimisme. Il suffisait que moi je le rejoigne dans cette confiance en l'avenir, en nous, en l'enfant, que je m'élance avec lui, leap of faith, je croyais.

Décembre c'était arrivé. Le silence dans ma tête. L'enfant n'était plus un argument. C'était l'enfant. Et c'était maintenant.

Je croyais qu'il allait me sauter au cou. Comme dans les films.

***

La honte vient en plusieurs variétés.

Il y a la honte de désirer, tout court, puis celle de désirer en dépit du bon sens. Il y a la honte d'avoir exprimé son désir, de l'avoir exposé, revendiqué même. Il y a la honte d'avoir demandé, puis celle d'avoir insisté. Il y a la honte de ne pas avoir bien réagi à la réponse, de ne pas avoir su ne pas faire de scène, de ne pas avoir été toujours capable de respecter l'autre dans sa réponse, dans le droit à sa réponse, à son désir propre. Il y a la honte de l'avoir mal pris, d'avoir pleuré, d'avoir sangloté, d'avoir retiré la joie de la maison. Il y a la honte d'avoir supplié, de s'être humiliée. Il y a la honte d'avoir perdu l'appétit et le sommeil, de ne pas avoir su prendre sur soi.

Je n'ai pas su prendre sur moi sans me vider.

Décembre je me suis décousue. Maille par maille. Comme si, pendant que j'avais le dos tourné, tout s'était accroché à ce désir, tout le reste je veux dire, la thèse, le postdoc, l'université, la littérature.

Les livres ne m'intéressent plus.

***

Je croyais que j'allais dire oui et qu'il allait dire oui et que ce serait comme une alliance nouvelle, sans le côté religieux, que ce serait comme un pacte, sans loudeur, que ce serait un défi lancé à la mort, un pied de nez au malheur. Je pensais que ce serait la joie. Les premières heures du moins, la joie sans bornes qui se passe de mots.

Je ne pensais pas qu'il voudrait entendre parler de dates et d'argent, que l'on se mettrait à compter sur nos doigts, je ne pensais qu'il réclamerait des statistiques, des chiffres en garantie.

Je ne savais pas qu'il avait aussi peur. De la folie, de la maladie, de mon sang, de moi.

Ce que j'apporte dans le mélange. La violence de mes ancêtres. L'hébétude des survivants.

Je ne pensais pas que c'était possible que quelqu'un puisse encore éveiller cette honte-là, la honte de mon nom, de mes origines, de ces gens qui peinent à signer leur nom, qui attendent chaque mois leur chèque, qui prennent des pilules. Ou qui le devraient.

Je pensais qu'en quittant PC je quittais ça, que le regard de l'autre sur les miens ne me toucherait plus, ne m'atteindrait plus. J'allais dans la grande ville étrangère et que m'importe ce que pensent les étrangers de ma famille. Le regard de celui dont je veux l'amour, ou l'estime, ou la confiance, n'allait plus s'arrêter sur le visage de ma soeur, de mon frère. Il allait me voir d'abord, n'allait voir que moi.

Il aime ce qu'il voit, mais il y a ce qu'on ne voit pas:
dans mon sang il n'y a pas que moi.

Je ne savais pas qu'il avait aussi peur.

Moi aussi j'ai peur.

J'ai longtemps vécu dans la peur de l'enfant fou, celui qui ne grandit pas, qui prend tout sans donner, qui avale ses parents, qui ne sait que hurler. J'ai encore peur de la demande insatiable, du puit sans fond.

Je ne sais pas comment le désir est devenu plus fort que la peur.

Je ne sais pas pourquoi la peur ne dicte plus mes actes, mes décisions.

Je sais que je n'ai plus peur de cette façon-là, pas comme il a peur, lui.

Je sais que cela a pris du temps.

Le temps que maintenant je dois lui laisser.

***

Il me demande d'attendre. Encore deux ans, trois peut-être. Le temps de se faire à l'idée, le temps que je trouve du travail, et qui sait, le temps que la science progresse.

Je veux lui donner ce temps.

Je veux. Mon amour.

Je veux redevenir une personne agréable à vivre, une coloc qui se ramasse, une travailleuse assidue, une amoureuse comblée, novembre est si loin.

J'essaie de faire marche arrière. Amour, ça s'accroche

Chaque jour je sens sur moi l'empreinte du désir déraisonnable.
C'est une morsure que je sens.
Je me lève le matin, je me couche le soir, elle est là, à sa place.

Je suis une fille mordue.

une bête mordue, une chienne mordue sur son ventre rose
qui attend
deux trois ans

3 janvier
3 jours de passés

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