En 2007, j'ai accepté de donner une entrevue sachant qu'elle serait filmée. Le tournage a eu lieu au tout début de 2008. L'émission vient de passer. C'est lent la télé.
Il en a déjà été question dans « Interview », mais dans ce texte, je ne mentionne pas l'une de mes principales motivations à participer à l'émission, à me soumettre à cet exercice de parler devant des gens, de répondre à des questions devant le grand oeil vide d'une caméra.
En 2007, je préparais mon premier cours, je me préparais à enseigner pour la première fois de ma vie. J'appréhendais.
Je savais que d'ici quelques mois, j'allais devoir entrer dans une classe et que, cette fois, je n'allais pas pouvoir m'asseoir en bord d'allée, dans l'une des premières rangées, de façon à croiser le moins de regards possible, de façon à oublier la présence d'un groupe de gens entre la sortie et moi. J'allais devoir me tenir dos au tableau noir, exposée aux regards qu'il faut même aller chercher, oui, c'est ça, il allait falloir se porter au-devant, se faire soi-même cible, point de mire.
Je savais aussi que j'allais devoir m'habituer à entendre ma voix résonner dans ses teintes nasillardes et rauques (air climatisé oblige) pendant des heures. Trois heures, pas comme pour les exposés oraux, trois heures à remplir toute seule, pas comme les présentations d'étudiants. Quelques ateliers étaient prévus, mais disséminés dans les 45 heures de discours théorique, mon discours théorique. Il allait falloir s'efforcer de ne pas lire un texte et renoncer à tout apprendre par coeur comme au théâtre. Il allait y avoir des questions à répondre à chaud. Il allait falloir improviser.
D'où cette charmante idée de me faire bombarder de questions dérangeantes par des étrangers munis d'appareils sensibles à mes réactions. Il s'agissait de devoir répondre de manière audible et intelligible, tout en tenant compte de l'aspect visuel de cet acte de parole: ne pas ronger les ongles, ne pas mordiller les cheveux, ne pas courber le dos, ne pas baisser la tête, ne pas fermer les yeux, essayer de sourire. Parler en regardant ce qui te regarde parler, parler sans se soustraire au regard de l'autre, parler se sachant vue.
De passer à la télé, ça devait être le plongeon dans l'eau froide: après on est «saucé», après c'est pas si mal. Je pensais que ce serait moins dur après l'entrevue de donner le premier cours. J'avais suivi le même raisonnement des années plus tôt. Cinq ans plus tôt. Je devais aller à l'hôpital pour une petite intervention. Rien de grave, mais il allait falloir que je me déshabille complètement et que je m'étende sur une table d'opération, sous une lumière crue, afin que de parfaits étrangers puissent m'examiner. À l'époque, je ne portais pas encore de maillot deux pièces. Pour vous dire. Et avec les hommes... au mieux ça se passait sous les couvertures ou sous le tremblement d'une chandelle.
Ma pudeur était sincère, sans mièvrerie. Quelques semaines avant l'opération, je suis allée voir une étudiante en photographie et j'ai posé nue pour elle. Je pensais que c'était possible de m'arracher toute ma pudeur en un coup, en une fois, et je préférais le faire moi-même.
Le résultat fut mauvais. L'étudiante ne put utiliser aucune des 72 photos pour son cours. C'est le malaise qui était dérangeant, plus dérangeant que la nudité, le malaise était incroyablement apparent, presque palpable à fleur d'image. Des amies à qui je montrai les photos détournèrent les yeux.
Une jeune femme nue, sans doute belle, captée en plein travail, en plein acharnement, dans cet effort terrible qu'elle fait pour être à l'aise, pour avoir l'air bien. Sur toutes les photos, la même tension, le même mélange de désarroi et de détermination. La même volonté métallique qui soude la femme devant l'objectif entre deux respirations. Le même désir désespéré de vouloir désirer être là, de vouloir désirer être vue.
L'ampleur de l'effort appauvrit la chair.
Sur les photos, le corps est jeté. Jeté à l'autre avec colère et tristesse. C'est la nudité des vaincus.
(Sauf sur quelques photos, une dizaine, où je parviens presque à oublier l'oeil vide qui me fixe. Distraite ou fatiguée, j'habite à nouveau mon corps le temps d'un geste quotidien. Celles-là, je les ai conservées.)
L'écran de la télévision paraît immense. Et immense le visage. Et éclatante la nudité du visage marqué par les tics nerveux. Les mâchoires emprisonnent la langue: rien ne coule, rien ne va de soi. On sent l'épuisement à garder la parole ouverte, on sent l'effort pour ne pas se taire, ne pas s'enfuir du studio. Il me semble que ça se voit. À l'écran comme sur les photos. Ça se voit. La volonté, l'effort, la difficulté.
Il s'agissait d'appréhender. Une salle d'opération à l'hôpital. Un auditorium à l'université. Il y a des choses auxquelles on ne peut pas vraiment se préparer. Ou en tout cas, ça n'a pas vraiment marché pour moi. Je ne m'habitue pas.
Pourquoi alors accepter d'être visée par la caméra. Pourquoi accepter d'être seule devant une classe. Pourquoi monter sur une scène de théâtre, si c'est si difficile. Si c'est si difficile pourquoi s'acharner. Désirer désirer.
Je crois avoir été faite pour le silence des montagnes et la contemplation de la mer, et je ne quitte Montréal que pour Paris. J'ai été faite pour un art sans parole et je ne sais qu'écrire.
Voilà que ça me reprend, l'envie de tout laisser tomber pour aller me réfugier dans un patelin de la côte. Il ne sortira plus de ma bouche que des chansons pour bercer les enfants.
***
J'ai finalement eu ma première rencontre avec une spécialiste en héma-oncologie (voir « Le gène en moins » et « Le gène en moins II »).
En l'écoutant me parler des techniques de dépistage et de prévention (mammographie, résonance magnétique, pilules qui provoquent la ménopause, mammectomie, hystérectomie), j'ai compris que j'avais bien fait de venir.
Juste de savoir que ces méthodes existent, aussi radicales soient-elles, juste de savoir que ça existe, que c'est disponible à cette époque, dans ce pays, cela me rassure. Cela me donne l'impression qu'au besoin quelqu'un pourrait m'offrir des armes pour me défendre. Cela me donne l'impression de ne pas être totalement impuissante et que je vais pouvoir garder un certain contrôle ou qu'au moins j'aurai des choix à faire. Cela me rassure, la possibilité d'un choix. Même quand les options sont plus horribles les unes que les autres. Ce sont quand même des options, c'est quand même un choix. J'aime avoir l'impression d'avoir le choix.
Même si je sais déjà que je vais probablement décidé d'avoir un enfant peu importe les risques. C'est bien que les choses soient dites, posées sur la table devant moi, pointées sur le papier: les statistiques.
Les chiffres. Ayant eu une mère morte d'un cancer du sein s'étant développé au début de la quarantaine, le risque que je développe une tumeur au sein au cours de la prochaine décennie est d'environ 15%. Mais si mes gènes BRCA1 et BRCA2 présentent des mutations, alors ce risque s'élève entre 50 et 80%. Et alors il pourrait être envisagé de provoquer une ménopause précoce, ce qui impliquerait de renoncer à la maternité.
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En l'écoutant me parler des techniques de dépistage et de prévention (mammographie, résonance magnétique, pilules qui provoquent la ménopause, mammectomie, hystérectomie), j'ai compris que j'avais bien fait de venir.
Juste de savoir que ces méthodes existent, aussi radicales soient-elles, juste de savoir que ça existe, que c'est disponible à cette époque, dans ce pays, cela me rassure. Cela me donne l'impression qu'au besoin quelqu'un pourrait m'offrir des armes pour me défendre. Cela me donne l'impression de ne pas être totalement impuissante et que je vais pouvoir garder un certain contrôle ou qu'au moins j'aurai des choix à faire. Cela me rassure, la possibilité d'un choix. Même quand les options sont plus horribles les unes que les autres. Ce sont quand même des options, c'est quand même un choix. J'aime avoir l'impression d'avoir le choix.
Même si je sais déjà que je vais probablement décidé d'avoir un enfant peu importe les risques. C'est bien que les choses soient dites, posées sur la table devant moi, pointées sur le papier: les statistiques.
Les chiffres. Ayant eu une mère morte d'un cancer du sein s'étant développé au début de la quarantaine, le risque que je développe une tumeur au sein au cours de la prochaine décennie est d'environ 15%. Mais si mes gènes BRCA1 et BRCA2 présentent des mutations, alors ce risque s'élève entre 50 et 80%. Et alors il pourrait être envisagé de provoquer une ménopause précoce, ce qui impliquerait de renoncer à la maternité.
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Ayant eu une mère. Ayant eu une mère morte.
Tu parles d'une syntaxe boiteuse.
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Il a fallu reprendre le prélèvement sanguin à cause d'une erreur administrative. Retourner à l'hôpital, reprendre un numéro, relever la manche de la chemise.
Faut vraiment vouloir. Faut vraiment vouloir savoir.
Tu parles d'une syntaxe boiteuse.
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Il a fallu reprendre le prélèvement sanguin à cause d'une erreur administrative. Retourner à l'hôpital, reprendre un numéro, relever la manche de la chemise.
Faut vraiment vouloir. Faut vraiment vouloir savoir.
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En ce qui concerne le risque d'avoir un enfant schizophrène, on me dit que le test n'est pas encore disponible. Il paraît que les chercheurs ont du mal à isoler le gène. Sans blague.
***
Au moment d'obtenir les résultats, je suis prise d'une grande fatigue. Il fait un soleil tendre de petit matin. Je n'ai pas peur mais je n'ai pas envie. Je n'ai pas envie d'avoir peur. C'est un beau matin et je ne veux pas que ça change. Je suis d'une paresse... épuisé mon courage pour cette année, épuisée ma capacité de distanciation. Quota. Dormir les yeux ouverts. Aller à la mer.
***
Les résultats sont négatifs. Donc on s'en tient à 15%. D'abord la spécialiste me dit 24%. Puis elle se ravise. Après vérification, c'est bien 15%.
15% 24% 50% 80% et ce ne sont pas des rabais.
Des chiffres. 42 ans ma mère. Bientôt 33 moi. Seulement des chiffres
En ce qui concerne le risque d'avoir un enfant schizophrène, on me dit que le test n'est pas encore disponible. Il paraît que les chercheurs ont du mal à isoler le gène. Sans blague.
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Au moment d'obtenir les résultats, je suis prise d'une grande fatigue. Il fait un soleil tendre de petit matin. Je n'ai pas peur mais je n'ai pas envie. Je n'ai pas envie d'avoir peur. C'est un beau matin et je ne veux pas que ça change. Je suis d'une paresse... épuisé mon courage pour cette année, épuisée ma capacité de distanciation. Quota. Dormir les yeux ouverts. Aller à la mer.
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Les résultats sont négatifs. Donc on s'en tient à 15%. D'abord la spécialiste me dit 24%. Puis elle se ravise. Après vérification, c'est bien 15%.
15% 24% 50% 80% et ce ne sont pas des rabais.
Des chiffres. 42 ans ma mère. Bientôt 33 moi. Seulement des chiffres
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