jeudi 17 juin 2010

Retour sur le frein

Prendre l'avion, prendre le train, prendre le bus. Franchir des milliers de kilomètres dans un même lever de soleil. J'adore. Et en même temps, je ne peux pas dormir. Ni pendant le trajet, ni la veille du voyage. Surtout si je sais que mes bagages sont lourds.

Je fais une fixation sur mes bagages, sur le poids que je devrai soulever, dans les escaliers du métro, par-dessus les tourniquets, pour monter dans l'autobus ou le train, pour atteindre les compartiments à bagages. C'est l'aspect du voyage que je déteste, les ongles qui cassent, les veines qui éclatent dans mes doigts, les poignets tordus, les coudes qui se bloquent et immobilisent mes bras dans une position intenable.

Quatre jours avant de prendre l'avion, je « déménageais » tout mon barda chez mon amie Mathilde. Je devais traverser Paris avec la valise, alors je n'ai pas dormi la veille. Et la première nuit chez elle, il fallait s'habituer au nouvel environnement: quelques heures de sommeil seulement. Puis une nuit normale. Puis à nouveau une nuit blanche avant d'aller prendre l'autobus pour rejoindre le métro Opéra. Dans le Roissy-bus, un homme ronflait. À Charles-de-Gaulle, plusieurs personnes dormaient en attendant l'appel. Dans l'avion également. Moi c'est à peine si je pouvais demeurer assise, la tête effleurant le dossier. Je me sentais capable de courir des heures. Même rendue à Montréal, après l'avion, il me semblait que je n'allais jamais recommencer à dormir. J'aurais voulu pouvoir marcher à côté de la voiture, j'avais du mal à lâcher la poignée de la valise.

Puis il y eut deux heures de sommeil, puis un réveil digne d'un Wall-e déchargé. Puis à nouveau quatre heures. Puis... le blur.

blur blu flou flagada dou

Le pire décalage que je me sois jamais tapé. Nausée, chute de pression, apathie, torpeur, mine patibulaire. Grosse perte de repères. Changement brutal d'accent. Impression d'irréalité. Le souvenir de la dernière soirée avec Mathilde, le souvenir de ma voix comme de celle d'une autre.

Dès que je m'endormais, je rêvais que je devais d'urgence prendre un avion sans savoir lequel, quelle destination, quelle ville, quel pays, quelle langue. Je savais que je devais revenir au Canada en juin, mais dans le rêve, je ne savais plus que l'on était en juin. Je me pensais en avril ou encore en septembre, dépassé le retour. J'étais en retard et je cherchais ma valise oubliée quelque part.

Cela m'a pris cinq jours avant d'être à nouveau solide sur mes pattes et dans ma tête. Un record.

Demandez-moi si j'ai envie de repartir...

***

Partir pour revenir et découvrir le luxe inouï de mon appartement.

Partir pour au retour se sentir millionnaire parce qu'on a une laveuse-sécheuse, quatre chaises et des draps doux.

Savourer l'air pur, comme mouillé, parfumé.

Retrouver la tendresse quotidienne, la gratuité des baisers.

***

Après trois mois passés à Paris, je fais une overdose des grandes villes animées. Je fuis les festivals, le centre-ville, et je suis très contente que rien ne m'oblige à prendre la ligne jaune pendant le Grand Prix. Le bruit des voitures se rend jusqu'à mes fenêtres. Mais qui pourrait bien désirer se rapprocher de ce nid de moustiques géants ?

La notion de plaisir prend des formes tellement différentes d'une personne à l'autre.

Un ami (plutôt une connaissance) m'avait appelée alors qu'il était de passage à Montréal. Je l'avais invité à se joindre à moi pour une soirée sur le Plateau: poésie, conte, musique québécoise et bière artisanale. Il n'avait pas réussi à cacher complètement sa déception.

Je viens d'apprendre que cet ami français a pris l'avion pour l'Afrique du sud, afin d'être aux premières loges du Mondial de foot. Il a payé de sa poche pour être là-bas, au milieu de la foule agressive et du vacarme des vuvuzuelas.

Mon dieu ce qu'il a dû s'emmerder à ma soirée de contes québécois !

***

J'aime avoir plusieurs choses à faire. Plusieurs tâches à accomplir, qui prennent des jours, des semaines ou des mois, mais pas des années. J'aime commencer quelque chose et le finir dans la même année. Ça me frappe encore parfois par bouffée de bonheur: la thèse est déposée.

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