Je commence à en avoir sérieusement marre de Paris, marre de la France, marre de la solitude, marre de compter les semaines sur le calendrier. Je deviens taciturne, plaignarde, de mauvaise foi. Je perds mon humour.
Tiens, la dernière fois aussi la déprime m'avait prise alors que j'approchais le stade du deux mois. Ça doit correspondre à une limite temporelle pour moi.
J'ai de plus en plus de mal à apprécier la beauté de la ville. Je dois faire des efforts, m'accrocher à ce qui me plaît. Je traîne mon calepin et je note des moments, des scènes qui me font sourire, comme pour les souligner dans ma tête, leur donner plus de place.
Au parc Citroën, plusieurs enfants à moitié nus jouent avec les fontaines («accès interdit»). Ce sont des jets verticaux qui sortent du sol à différente fréquence. On ne sait pas à quel moment le jet va sortir, ce qui met les enfants dans un état d'attente fébrile. Presque tous ont un mini ballon (le culte du foot?) et certains tentent de faire tenir le ballon dans un des jets d'eau. Cela demande de la patience et un peu de courage (il faut tenir le ballon au dessus d'un jet au risque de se faire envoyer le ballon dans la figure) mais lorsque ça réussit, le ballon se hisse jusqu'en haut du jet, tournant sur lui-même dans l'eau, et ne retombe que lorsque la pression d'eau diminue. J'ai participé au bonheur des enfants lorsqu'un des petits ballons s'est élancé vers le ciel, imitant ainsi son îdole — l'îdole du ballon bien sûr —, la grosse mongolfière qui soulève les touristes au centre du parc.
Toujours au parc Citroën, il y a une sorte de jardin botanique composé de serres et de plusieurs petits jardins. Selon moi, le plus beau à regarder est celui où de grandes fleurs orange percent les bouquets de petites fleurs bleues. Le chemin qui descend à travers les fleurs est bordé d'une multitude de petites pierres grises qui ont été encastrées la pointe en l'air: massage garanti pour quiconque ose se coucher sur ce tapis de roches. Pour ma part, je préfère aller m'étendre dans le jardin des fleurs grimpantes et tombantes, bleu foncé et mauves pour la plupart. Il y a des chaises longues en bois pour s'allonger sous les grappes de lilas. Au début du printemps, il y avait aussi des arbres à fleurs, des arbres rose et blanc qui se laissaient tomber en pétales sur les dormeurs.
Beaucoup d'enfants ont des trottinettes, définitivement plus qu'à Montréal. Ils en font dans la rue, sur les trottoirs bondés, et certains vont très vite. J'ai toujours l'impression que l'enfant va se faire mal, mais je dois dire que je n'ai assisté à aucun accident digne de ce nom, et pourtant j'en ai vu des casse-cou!
J'aime les enfants de Paris. Audacieux, aventuriers, sûrs d'eux. Cette assurance peut certes se manifester de façon détestable chez les adultes, chez les Français, mais chez les petits parisiens, elle est tout simplement charmante.
Dès que je peux, je retourne voir ces mioches qui me réconcilient avec la ville. Il fait exceptionnellement chaud aujourd'hui. Des gamins jettent leurs vêtements au sol pour courir au milieu des jets d'eau, puis, encore nus, encore ruisselants, ils mettent un pied sur la trottinette, descendent la côte, puis se jettent sur l'herbe en laissant la trottinette aboutir seule dans le grillage. Certains récoltent des taloches derrière la tête, puis retournent jouer.
J'en vois qui prennent le métro dès 10-12 ans, seuls ou accompagnés de d'autres enfants.
J'ai vu, sur le grand boulevard devant les Invalides, une famille à vélo dont le plus jeune des enfants avait encore ses petites roues. Le petit était très concentré sur ce qu'il faisait et ignorait la foule de touristes qui s'agitaient autour de lui. J'ai regardé cet enfant passer devant moi avec, à l'arrière plan, les statues dorées du Pont Alexandre III. C'est alors que j'aime vraiment Paris, quand elle se fait habitable, quand le passé et le présent se partagent l'espace, quand les petits enfants défient les monuments.
***
C'est la fête de Mathilde. J'arrive tôt pour l'aider à préparer. Quel bonheur que de cuisiner ensemble, quel bonheur que de faire quelque chose à plusieurs. Les invités arrivent. Ils sont nombreux. Plusieurs d'entre eux sont des ingénieurs, avec chacun son parcours différent, chacun sa petite histoire. Plusieurs anecdotes me font rire. Chacun a apporté quelque chose, il y a beaucoup à boire, beaucoup à manger. Je sors de là un peu après minuit avec des bulles dans la tête et de la chaleur au ventre.
***
Le party de Mathilde m'a fait goûter un peu à la chaleur humaine, le retour à la réalité est pénible. Les murs de ma chambre se sont encore rapprochés. Et ce silence devient insupportable. Je voudrais pouvoir souhaiter une bonne journée à quelqu'un quand je me lève le matin. J'aimerais pouvoir cuisiner pour quelqu'un et manger mes repas en compagnie... et non ce n'est pas pareil d'aller manger dans un café bondé. Je veux quelqu'un avec moi dans la pièce, même s'il s'agit de lire chacun dans son coin. J'ai du mal à trouver le sommeil. Je tends les mains dans le noir pour attraper de la présence.
Et soudain plus rien n'est plus possible. Plus rien ne me fait sourire, ni le parc, ni les fleurs, ni les enfants. J'essaie de contre-attaquer, de freiner la chute libre de mon moral. Je me paie un souper au restaurant, mon plat arrive froid, ça me donne envie de pleurer. Je décide de me gâter et d'acheter du vin, je m'en lasse après un verre. Je veux me cuisiner un de mes plats préférés, des pâtes aux poivrons: 25 euros à l'épicerie du coin pour quelques légumes et un carton de jus. C'est la Foire de Paris devant chez-moi, plus moyen de prendre le métro, de marcher sur les trottoirs. Un agent de circulation se poste au coin de ma rue, pendant une semaine j'entendrai les coups de sifflet. Tous les jours des jeunes me barrent la route pour me revendre des tickets. Ça y est, j'abandonne: je déteste cette ville.
Je regarde la liste des événements auxquels je dois assister en mai et début juin. Régine Robin est invitée au séminaire de mon superviseur, c'est quelqu'un d'important mais qui vit au Québec: j'ai l'occasion de l'entendre à Montréal. Et l'autre séminaire n'est peut-être pas si important. Je réalise que les deux dernières semaines de mon séjour ne sont pas essentielles. Je sens exploser dans ma tête un espoir, une urgence.
J'écris à Air transat pour faire modifier ma date de retour. Je sais qu'il y aura des frais, mais comme nous sommes à plus de 21 jours de la date, ça ne devrait pas être si cher. Air transat me répond: la politique de modification concerne la date du départ, il faut lire: 21 jours avant la date de départ et non la date de retour. Il est impossible maintenant de modifier la date de retour. Si je veux rentrer plus tôt, je dois carrément m'acheter un autre billet.
Je n'ai pas les moyens de partir, mais je n'ai plus les moyens de me battre, d'essayer de me faire à l'absence, d'essayer d'aimer vivre ici. Je veux partir. Je sais que je n'en ai pas les moyens mais je veux partir d'ici le plus vite possible. Je ne compte plus les semaines mais les jours. 38 jours. 38 x 24 heures. J'ai l'impression que le temps ralentit, que les minutes me traversent au passage, chacune, lentement. Je m'enfonce dans les couvertures, je ne veux plus sortir du lit. Je veux dormir et me réveiller dans un mois.
Je dois sortir du lit. J'ai rendez-vous avec Mathilde à 10h30 au Jardin du Luxembourg.
Les fleurs et moi sommes fâchées. Je ne les aime plus. Ni ce bassin, ni ce ciel bleu. Je déteste le Luxembourg qui me maintient prisonnière de sa beauté noble, de son charme français, de sa géométrie étouffante. Je déteste les gens dans ce parc, tous autant qu'ils sont. Tous ils me font mal en n'étant pas l'être qui me manque. Les amoureux se touchent les mains et j'ai envie de crier. Même les oiseaux m'irritent de leur chant. Je veux rentrer chez-moi, aujourd'hui.
Mathilde est en retard. Il fait chaud. Je ne sais pas si je devrais enlever ma chemise ou non. Je ne veux pas me faire embêter. Une fille toute seule dans un parc. J'en vois un déjà qui me tourne autour. Il essaie d'attirer mon attention. Il me fait des sourires. Je lui lancerais des roches tellement je suis de mauvais poil. Je veux qu'on me laisse tranquille, qu'on me laisse m'enfoncer dans ma tête où survit le souvenir de son amour. Le jeune itinérant revient, cette fois il est clair que c'est moi qu'il regarde. Son sourire me rappelle celui de l'homme que j'aime. Et pour ça il mériterait vraiment que je le pousse dans le bassin. Personne n'a le droit de lui ressembler comme ça. Tease, agace, la vie me fait une arnaque, l'ironie est douloureuse. On dirait presque qu'on me fait une plaisanterie, on dirait presque que cet homme sait qu'il ressemble à mon amoureux et que sa vue me bouleverse. Je me mets à paranoïer. J'ai l'impression qu'il rit de moi, de l'effet qu'il me fait, avec ce rire que je connais par coeur. Je déteste cette ville et sa cruauté. Je m'avoue vaincue. Je m'effondre en larmes. J'entends sa voix: « Amour ? ».
***
Raphaël a obtenu un congé de son patron. Il est à Paris pour 5 jours.
Je lui montre tout ce que j'aime, le parc citroën, l'allée des cygnes, la métro extérieur à partir de la station Pasteur, le parc derrière la cathédrale Notre-Dame (je persiste à dire qu'elle est beaucoup plus belle lorsqu'on la regarde de l'autre côté, depuis l'île St-Louis. Je l'emmène marcher au bord de la Seine, le soir, alors qu'il y a des jeunes qui font la fête sur les quais et que l'on voit passer les bateaux illuminés. Sur le pont des arts, on envoie la main aux touristes sur les bateaux, ils vous répondent tous ensemble: des centaines de visages souriants qui vous saluent avant de disparaître sous vos pieds, sous le pont.
Nous allons là où il y a des gens heureux, des gens pas pressés, pas stressés. Nous évitons le Louvres et les files d'attente sous la Tour Eiffel, nous évitons Versailles et les Champs-Élysées.
Je lui montre mon Paris, celui que j'aime et que j'avais un peu oublié. Il me fait découvrir ces coins à lui. Le Jardin des Plantes, la rue Mouffetard, les fromages, les saucissons, les vins. Nous marchons beaucoup et mangeons tout autant. Mon homme m'entraîne dans le vice en me permettant de prendre à tous les jours un café crème avec un éclair au chocolat. Le grand luxe.
Parlant de dorure... le dôme des Invalides, de près, ça fait un peu trop bijou, mais de loin, avec le soleil, woua... Par contre, je n'aime pas du tout le jardin: on y a taillé tous les arbres en forme d'obus ! Je veux bien croire que les Invalides abrite le musée de la guerre, mais quand même... De faire en sorte que la nature imite des armes inventées par les hommes, ça me semble de mauvais goût. Je dis que c'est insultant pour les arbres, Raf me corrige: c'est insultant pour ...les invalides.
Le premier jour, Amour est sur le décalage. Il passe près de s'assoupir dès que l'on prend une pause, la tête sur mes genoux à l'allée des cygnes, sur un banc près du Trocadéro. Mais il ne s'endormira vraiment que dans le jardin incroyablement paisible (pour un jardin parisien) qui entoure le musée Rodin. Il s'endort en attendant que je le rejoigne près de la Porte de l'Enfer et des Bourgeois de Calais. Je regarde mon homme dormir à l'ombre des oeuvres de Rodin. Quelle ville merveilleuse.
Sur la rue Rennes, il y a un tas de boutique. J'évoque le souvenir de ma grand-maman Coucou qui aimait tant la mode parisienne, le chic de Paris. Je parle de sa coquetterie, de comment elle déplorait que les femmes ne portent plus de gants. Raphaël me fait entrer dans une boutique. Il m'achète des gants italiens, en daim, des gants orange très féminins. Je le laisse payer, sachant que cela aussi ferait plaisir à ma grand-mère: sa petite-fille qui se fait acheter des gants à Paris, par un homme en plus, elle penserait sûrement que je suis « arrivée ».
La fatigue aidant (nous marchons vraiment beaucoup), nous rions facilement, pour pas grand-chose. Il y a toujours bien sûr ces animaux habillés en bikini dans les pubs d'Orangina. Il y a les écriteaux « Le Petit » en haut des énormes grues. Il y a la double affiche « Change » et « No change » sur certains banques. Il y a cette exposition de sculpture qui s'intitule « Gosse de peintre » (...il faut savoir que l'artiste se nourrit d'un imaginaire enfantin). Il y a les affiches du spectacle « Le Prince des ténèbres » qui met en scène, dans le rôle-titre, un certain « Dédo »: que fait le prince des ténèbres ? il fait...dédo. Bon d'accord, il fallait être là.
Il y a aussi ces jeux de mots que nous avons faits et j'ai reproduits sur facebook:
Tiens, la dernière fois aussi la déprime m'avait prise alors que j'approchais le stade du deux mois. Ça doit correspondre à une limite temporelle pour moi.
J'ai de plus en plus de mal à apprécier la beauté de la ville. Je dois faire des efforts, m'accrocher à ce qui me plaît. Je traîne mon calepin et je note des moments, des scènes qui me font sourire, comme pour les souligner dans ma tête, leur donner plus de place.
Au parc Citroën, plusieurs enfants à moitié nus jouent avec les fontaines («accès interdit»). Ce sont des jets verticaux qui sortent du sol à différente fréquence. On ne sait pas à quel moment le jet va sortir, ce qui met les enfants dans un état d'attente fébrile. Presque tous ont un mini ballon (le culte du foot?) et certains tentent de faire tenir le ballon dans un des jets d'eau. Cela demande de la patience et un peu de courage (il faut tenir le ballon au dessus d'un jet au risque de se faire envoyer le ballon dans la figure) mais lorsque ça réussit, le ballon se hisse jusqu'en haut du jet, tournant sur lui-même dans l'eau, et ne retombe que lorsque la pression d'eau diminue. J'ai participé au bonheur des enfants lorsqu'un des petits ballons s'est élancé vers le ciel, imitant ainsi son îdole — l'îdole du ballon bien sûr —, la grosse mongolfière qui soulève les touristes au centre du parc.
Toujours au parc Citroën, il y a une sorte de jardin botanique composé de serres et de plusieurs petits jardins. Selon moi, le plus beau à regarder est celui où de grandes fleurs orange percent les bouquets de petites fleurs bleues. Le chemin qui descend à travers les fleurs est bordé d'une multitude de petites pierres grises qui ont été encastrées la pointe en l'air: massage garanti pour quiconque ose se coucher sur ce tapis de roches. Pour ma part, je préfère aller m'étendre dans le jardin des fleurs grimpantes et tombantes, bleu foncé et mauves pour la plupart. Il y a des chaises longues en bois pour s'allonger sous les grappes de lilas. Au début du printemps, il y avait aussi des arbres à fleurs, des arbres rose et blanc qui se laissaient tomber en pétales sur les dormeurs.
Beaucoup d'enfants ont des trottinettes, définitivement plus qu'à Montréal. Ils en font dans la rue, sur les trottoirs bondés, et certains vont très vite. J'ai toujours l'impression que l'enfant va se faire mal, mais je dois dire que je n'ai assisté à aucun accident digne de ce nom, et pourtant j'en ai vu des casse-cou!
J'aime les enfants de Paris. Audacieux, aventuriers, sûrs d'eux. Cette assurance peut certes se manifester de façon détestable chez les adultes, chez les Français, mais chez les petits parisiens, elle est tout simplement charmante.
Dès que je peux, je retourne voir ces mioches qui me réconcilient avec la ville. Il fait exceptionnellement chaud aujourd'hui. Des gamins jettent leurs vêtements au sol pour courir au milieu des jets d'eau, puis, encore nus, encore ruisselants, ils mettent un pied sur la trottinette, descendent la côte, puis se jettent sur l'herbe en laissant la trottinette aboutir seule dans le grillage. Certains récoltent des taloches derrière la tête, puis retournent jouer.
J'en vois qui prennent le métro dès 10-12 ans, seuls ou accompagnés de d'autres enfants.
J'ai vu, sur le grand boulevard devant les Invalides, une famille à vélo dont le plus jeune des enfants avait encore ses petites roues. Le petit était très concentré sur ce qu'il faisait et ignorait la foule de touristes qui s'agitaient autour de lui. J'ai regardé cet enfant passer devant moi avec, à l'arrière plan, les statues dorées du Pont Alexandre III. C'est alors que j'aime vraiment Paris, quand elle se fait habitable, quand le passé et le présent se partagent l'espace, quand les petits enfants défient les monuments.
***
C'est la fête de Mathilde. J'arrive tôt pour l'aider à préparer. Quel bonheur que de cuisiner ensemble, quel bonheur que de faire quelque chose à plusieurs. Les invités arrivent. Ils sont nombreux. Plusieurs d'entre eux sont des ingénieurs, avec chacun son parcours différent, chacun sa petite histoire. Plusieurs anecdotes me font rire. Chacun a apporté quelque chose, il y a beaucoup à boire, beaucoup à manger. Je sors de là un peu après minuit avec des bulles dans la tête et de la chaleur au ventre.
***
Le party de Mathilde m'a fait goûter un peu à la chaleur humaine, le retour à la réalité est pénible. Les murs de ma chambre se sont encore rapprochés. Et ce silence devient insupportable. Je voudrais pouvoir souhaiter une bonne journée à quelqu'un quand je me lève le matin. J'aimerais pouvoir cuisiner pour quelqu'un et manger mes repas en compagnie... et non ce n'est pas pareil d'aller manger dans un café bondé. Je veux quelqu'un avec moi dans la pièce, même s'il s'agit de lire chacun dans son coin. J'ai du mal à trouver le sommeil. Je tends les mains dans le noir pour attraper de la présence.
Et soudain plus rien n'est plus possible. Plus rien ne me fait sourire, ni le parc, ni les fleurs, ni les enfants. J'essaie de contre-attaquer, de freiner la chute libre de mon moral. Je me paie un souper au restaurant, mon plat arrive froid, ça me donne envie de pleurer. Je décide de me gâter et d'acheter du vin, je m'en lasse après un verre. Je veux me cuisiner un de mes plats préférés, des pâtes aux poivrons: 25 euros à l'épicerie du coin pour quelques légumes et un carton de jus. C'est la Foire de Paris devant chez-moi, plus moyen de prendre le métro, de marcher sur les trottoirs. Un agent de circulation se poste au coin de ma rue, pendant une semaine j'entendrai les coups de sifflet. Tous les jours des jeunes me barrent la route pour me revendre des tickets. Ça y est, j'abandonne: je déteste cette ville.
Je regarde la liste des événements auxquels je dois assister en mai et début juin. Régine Robin est invitée au séminaire de mon superviseur, c'est quelqu'un d'important mais qui vit au Québec: j'ai l'occasion de l'entendre à Montréal. Et l'autre séminaire n'est peut-être pas si important. Je réalise que les deux dernières semaines de mon séjour ne sont pas essentielles. Je sens exploser dans ma tête un espoir, une urgence.
J'écris à Air transat pour faire modifier ma date de retour. Je sais qu'il y aura des frais, mais comme nous sommes à plus de 21 jours de la date, ça ne devrait pas être si cher. Air transat me répond: la politique de modification concerne la date du départ, il faut lire: 21 jours avant la date de départ et non la date de retour. Il est impossible maintenant de modifier la date de retour. Si je veux rentrer plus tôt, je dois carrément m'acheter un autre billet.
Je n'ai pas les moyens de partir, mais je n'ai plus les moyens de me battre, d'essayer de me faire à l'absence, d'essayer d'aimer vivre ici. Je veux partir. Je sais que je n'en ai pas les moyens mais je veux partir d'ici le plus vite possible. Je ne compte plus les semaines mais les jours. 38 jours. 38 x 24 heures. J'ai l'impression que le temps ralentit, que les minutes me traversent au passage, chacune, lentement. Je m'enfonce dans les couvertures, je ne veux plus sortir du lit. Je veux dormir et me réveiller dans un mois.
Je dois sortir du lit. J'ai rendez-vous avec Mathilde à 10h30 au Jardin du Luxembourg.
Les fleurs et moi sommes fâchées. Je ne les aime plus. Ni ce bassin, ni ce ciel bleu. Je déteste le Luxembourg qui me maintient prisonnière de sa beauté noble, de son charme français, de sa géométrie étouffante. Je déteste les gens dans ce parc, tous autant qu'ils sont. Tous ils me font mal en n'étant pas l'être qui me manque. Les amoureux se touchent les mains et j'ai envie de crier. Même les oiseaux m'irritent de leur chant. Je veux rentrer chez-moi, aujourd'hui.
Mathilde est en retard. Il fait chaud. Je ne sais pas si je devrais enlever ma chemise ou non. Je ne veux pas me faire embêter. Une fille toute seule dans un parc. J'en vois un déjà qui me tourne autour. Il essaie d'attirer mon attention. Il me fait des sourires. Je lui lancerais des roches tellement je suis de mauvais poil. Je veux qu'on me laisse tranquille, qu'on me laisse m'enfoncer dans ma tête où survit le souvenir de son amour. Le jeune itinérant revient, cette fois il est clair que c'est moi qu'il regarde. Son sourire me rappelle celui de l'homme que j'aime. Et pour ça il mériterait vraiment que je le pousse dans le bassin. Personne n'a le droit de lui ressembler comme ça. Tease, agace, la vie me fait une arnaque, l'ironie est douloureuse. On dirait presque qu'on me fait une plaisanterie, on dirait presque que cet homme sait qu'il ressemble à mon amoureux et que sa vue me bouleverse. Je me mets à paranoïer. J'ai l'impression qu'il rit de moi, de l'effet qu'il me fait, avec ce rire que je connais par coeur. Je déteste cette ville et sa cruauté. Je m'avoue vaincue. Je m'effondre en larmes. J'entends sa voix: « Amour ? ».
***
Raphaël a obtenu un congé de son patron. Il est à Paris pour 5 jours.
Je lui montre tout ce que j'aime, le parc citroën, l'allée des cygnes, la métro extérieur à partir de la station Pasteur, le parc derrière la cathédrale Notre-Dame (je persiste à dire qu'elle est beaucoup plus belle lorsqu'on la regarde de l'autre côté, depuis l'île St-Louis. Je l'emmène marcher au bord de la Seine, le soir, alors qu'il y a des jeunes qui font la fête sur les quais et que l'on voit passer les bateaux illuminés. Sur le pont des arts, on envoie la main aux touristes sur les bateaux, ils vous répondent tous ensemble: des centaines de visages souriants qui vous saluent avant de disparaître sous vos pieds, sous le pont.
Nous allons là où il y a des gens heureux, des gens pas pressés, pas stressés. Nous évitons le Louvres et les files d'attente sous la Tour Eiffel, nous évitons Versailles et les Champs-Élysées.
Je lui montre mon Paris, celui que j'aime et que j'avais un peu oublié. Il me fait découvrir ces coins à lui. Le Jardin des Plantes, la rue Mouffetard, les fromages, les saucissons, les vins. Nous marchons beaucoup et mangeons tout autant. Mon homme m'entraîne dans le vice en me permettant de prendre à tous les jours un café crème avec un éclair au chocolat. Le grand luxe.
Parlant de dorure... le dôme des Invalides, de près, ça fait un peu trop bijou, mais de loin, avec le soleil, woua... Par contre, je n'aime pas du tout le jardin: on y a taillé tous les arbres en forme d'obus ! Je veux bien croire que les Invalides abrite le musée de la guerre, mais quand même... De faire en sorte que la nature imite des armes inventées par les hommes, ça me semble de mauvais goût. Je dis que c'est insultant pour les arbres, Raf me corrige: c'est insultant pour ...les invalides.
Le premier jour, Amour est sur le décalage. Il passe près de s'assoupir dès que l'on prend une pause, la tête sur mes genoux à l'allée des cygnes, sur un banc près du Trocadéro. Mais il ne s'endormira vraiment que dans le jardin incroyablement paisible (pour un jardin parisien) qui entoure le musée Rodin. Il s'endort en attendant que je le rejoigne près de la Porte de l'Enfer et des Bourgeois de Calais. Je regarde mon homme dormir à l'ombre des oeuvres de Rodin. Quelle ville merveilleuse.
Sur la rue Rennes, il y a un tas de boutique. J'évoque le souvenir de ma grand-maman Coucou qui aimait tant la mode parisienne, le chic de Paris. Je parle de sa coquetterie, de comment elle déplorait que les femmes ne portent plus de gants. Raphaël me fait entrer dans une boutique. Il m'achète des gants italiens, en daim, des gants orange très féminins. Je le laisse payer, sachant que cela aussi ferait plaisir à ma grand-mère: sa petite-fille qui se fait acheter des gants à Paris, par un homme en plus, elle penserait sûrement que je suis « arrivée ».
La fatigue aidant (nous marchons vraiment beaucoup), nous rions facilement, pour pas grand-chose. Il y a toujours bien sûr ces animaux habillés en bikini dans les pubs d'Orangina. Il y a les écriteaux « Le Petit » en haut des énormes grues. Il y a la double affiche « Change » et « No change » sur certains banques. Il y a cette exposition de sculpture qui s'intitule « Gosse de peintre » (...il faut savoir que l'artiste se nourrit d'un imaginaire enfantin). Il y a les affiches du spectacle « Le Prince des ténèbres » qui met en scène, dans le rôle-titre, un certain « Dédo »: que fait le prince des ténèbres ? il fait...dédo. Bon d'accord, il fallait être là.
Il y a aussi ces jeux de mots que nous avons faits et j'ai reproduits sur facebook:
Ils marchent depuis des heures. Elle se plaint. Et se plaint. Il propose de voler une barque au bord de la Seine. Elle répond en soupirant: «D'accord, mais c'est toi qui rame ! Car moi je n'ai plus la force de rien faire». Il répond: «Mais ma chérie, tu n'auras qu'à continuer de faire ce que tu fais déjà, seulement tu dirigeras ta tête vers l'arrière de la barque. N'est-ce que pas ce que l'on appelle un verbomoteur ? »
Ils sont dans un restaurant français. Ils voient passer plein de serveurs très chics. Puis vient un petit jeune homme, pas aussi chic que les autres. Il passe l'aspirateur sous une des tables. Elle dit: «T'as vu? C'est un aspirant-serveur ! ».
Ils sont dans un restaurant français. Ils voient passer plein de serveurs très chics. Puis vient un petit jeune homme, pas aussi chic que les autres. Il passe l'aspirateur sous une des tables. Elle dit: «T'as vu? C'est un aspirant-serveur ! ».
Et puis il y a eu ce moment, après les lilas de la Place d'Italie, après qu'un homme malade se soit traîné dans sa merde sur le trottoir et que cela m'ait fait pensé à la fin de L'espèce humaine. J'ai dit à Raphaël que j'étais en train de me réconcilier avec la mort. Non pas que je commence à croire qu'il existe autre chose que cette vie, non, je continue de ne pas considérer la-vie-après-la-mort comme une possibilité et de m'accrocher à cette vie comme la seule que j'aurai jamais. Cependant, dans mon rejet furieux de la mortalité, dans mon refus indigné devant la mort individuelle est entrée une goutte de sérénité. Marchant au bras de Raphaël dans les rues de Paris, j'ai eu cette pensée: ce sera certes terrible de mourir, mais ce ne sera pas tout à fait ...injuste. Pas comme cela l'aurait été de mourir il y a 5 ans ou il 3 ans, avant lui, avant ça. De mourir après avoir connu ça, c'est quand même un peu plus acceptable, c'est quand même un peu plus fair.
On meure pour moins, on meure pour beaucoup moins que ça. J'ai une chance inouïe. J'aurai vécu ça, j'aurai reçu ça. C'est ce que je veux dire quand je dis que son amour me réconcilie avec la mort.
On meure pour moins, on meure pour beaucoup moins que ça. J'ai une chance inouïe. J'aurai vécu ça, j'aurai reçu ça. C'est ce que je veux dire quand je dis que son amour me réconcilie avec la mort.
Vous avez trouvé une des clés de Paris : marcher en elle alors qu'on se met à la détester, à étouffer, pour voir autrement, pour changer.
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