samedi 22 mai 2010

Dylan et les shorts rouges

J'ai des shorts rouges.

Je n'ai apporté que cette paire de shorts et pas de jupe: les pantalons longs me semblent plus appropriés pour les rencontres à l'université.

Je ne porte mes shorts que pour aller au parc quand il fait très beau, autrement dit, pas souvent.

La première fois que je les ai mises à Paris, j'ai eu l'impression que tout le monde me regardait. Je me suis dit: c'est dans ta tête. Mais la deuxième fois aussi: sur mon passage, les regards s'attardaient sur moi quelques instants et personne ne me regardait dans les yeux. Les shorts rouges semblaient l'objet d'un étonnement, voire d'une désapprobation générale.

Je les ai examinées attentivement: pas trouées, pas tachées, d'une longueur décente (ce ne sont pas des bermudas, mais ce ne sont pas de ces mini-shorts qui descendent à peine plus bas que la bobette — ou qui remplacent en quelque sorte la bobette puisqu'on porte ces mini avec un string).

Ce qui était surprenant, c'est que ce n'était pas seulement les hommes qui regardaient mes shorts. C'était même davantage les femmes et les jeunes filles.

Là où j'ai vraiment été inquiète, c'est quand je me suis aperçu que même les filles qui se mettent en bikini dans les parcs publics, même celles qui marchent dans la rue dans des petites robes ras-le-bonbon, même celles-là accordaient une étrange attention au bas de mon corps.

Je me suis dit que mes shorts n'étaient peut-être pas d'une longueur appropriée pour Paris. Je me suis assise sur un banc avec pour mission de noter la longueur des shorts des filles. C'est là que j'ai commencé à faire la lumière sur cet angoissant mystère...

Aucune des passantes ne portaient de shorts ! Le lendemain, j'allai au parc et je portai attention: aucune femme, jeune ou vieille, ne portait des shorts. Des jupes courtes, oui, des robes, oui, une sorte de cuissard en latex pour les sportives, oui, mais pas de shorts comme j'en porte.

La vérité s'imposa dans son évidence: je n'étais pas indécente, j'étais seulement démodée.

***

Une pensée pour le petit Dylan, 11 ans, que j'ai rencontré à Aime-la-Plagne. C'était le fils des voisins qui venait régulièrement se faire garder. Il entrait sans frapper par la porte ou par la fenêtre. Un peu plus et il entrait avec ses skis.

C'était l'enfant d'un saisonnier. Ce qui impliquait pour lui de devoir commencer l'année scolaire dans une école et de la terminer dans une autre, et ce, à chaque année. L'hiver en Savoie et le reste de l'année dans cette ville dont j'ai oublié le nom. Il me disait qu'il avait beaucoup de mal à se faire des amis à Aime-la-Plagne parce qu'il n'était pas savoyard, c'est-à-dire qu'il était un petit gars de la ville qui débarquait à chaque année et qui n'était jamais là pour les camps d'été. Son père travaillait à l'entretien ménager et sa mère au magasin général. J'ai cru comprendre que ses parents buvaient. Il était évident qu'il était très seul.

Mais cette solitude, au lieu de faire de lui un garçon taciturne et renfermé, le projetait vers l'extérieur de lui-même, avidement, vers les autres. Dylan ce cessait de parler, de crier, de bouger, d'attirer l'attention de mille façons. Il avait un sens de la répartie incroyable et était incroyablement insolent. Si je faisais mine de l'ignorer, il me provoquait, fouillait dans mon sac, arrachait le livre que je lisais et tentait de le cacher. Il chantait des chansons en me lançant des oreillers, jusqu'à ce que je l'attrape pour le chatouiller. Dans ses rares moments d'épuisement, il venait s'étendre près de moi, je passais mon bras autour de ses épaules et il appuyait sa tête sur les miennes. Cela ne durait que quelques minutes: vite il se redressait et se sentait obligé de m'insulter, de me trouver bête, de me trouver laide, dans la confusion de ses 11 ans.

Il critiquait durement mon habillement qui était « sans marques ». Il me montrait ses marques à lui, les noms inscrits sur ses chaussures de sports, sur son habit de ski, ces noms qui déterminaient sa valeur et qu'il arborait comme un blason, comme une parenté retrouvée. Il était fier de ses équipements et de ses accomplissements sportifs. Lorsqu'il essayait de m'enlever mon oreiller, je pouvais mesurer sa force: considérable pour un garçon si jeune. Il disait qu'il skiait tout les jours pendant qu'il était en Savoie, qu'il skiait depuis qu'il avait 3 ans. Lorsque je l'ai complimenté sur ses abdominaux découpés et sur son cardio à toute épreuve, il a hésité quelques instants, comme s'il ne savait pas quoi faire d'un compliment. Il ne pouvait s'empêcher de me sourire et ses nouvelles dents d'adulte lui mangeaient le visage. Puis il a repris son air de petit baveux et m'a dit qu'en effet, j'avais un ventre de vieille: tout mou.

Dylan était insupportable et pourtant émouvant.

On aurait dit qu'il voulait être battu, être serré très fort.

Il avait une voix aiguë et stridente qui vous fichait un mal de tête en dix minutes. On le chassait, il revenait. Un jour qu'on lui avait dit de ne pas entrer, qu'il dérangeait, il est resté assis dehors dans la neige, la tête devant la fenêtre, à regarder les gens vivre.

Je l'ai revu quelques secondes alors que je me pressais pour aller prendre un autre train de retour, le mien ayant été annulé en raison de la grève. J'entrais dans la cabine du télé-métro alors que lui en sortait. Il y avait beaucoup de monde et ça poussait derrière, je n'avais pas le temps de sortir de la file. Je lui ai crié que j'étais contente qu'il soit là, que je n'aurais pas voulu partir sans lui avoir dit aurevoir. J'ai croisé son regard juste avant de monter dans la cabine. Son expression était indéfinissable.

Il est peu probable que je le revois un jour. Il vit loin de Paris et je ne connais même pas son nom de famille. Mais je serais ravie si, dans une dizaine d'années, j'apprends qu'il y a un Dylan parmi les champions de ski français.

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