jeudi 15 avril 2010

Aime-la-Plagne (version soft)

CE TEXTE RÉUNIT DES MORCEAUX ÉPARS, DES NOTES PRISES ICI ET LÀ AU COURS D'UNE ÉTRANGE SEMAINE. J'EN TRANSCRIS QUELQUES-UNES SEULEMENT, D'OÙ LE MANQUE DE FLUIDITÉ ET DE COHÉRENCE DES TEMPS VERBAUX

5 avril
Lors de l'achat d'un billet de TGV, la SNCF nous permet gracieusement de réserver notre siège. On peut choisir l'étage, la proximité de la fenêtre ou du couloir, le bloc de deux ou de quatre sièges (pour les familles). C'est bien gentil, cependant il est impossible de savoir si le siège réservé sera orienté dans le bon sens du mouvement du train ou à l'envers, à contre-courant. Or ce « détail » est pour moi plus important que toutes les autres options réunies, car il détermine si le voyage se fera en admirant le paysage ou le fond d'un sac de plastique. Même si je m'y attends un peu (les chances sont de 50/50), je suis toujours outrée de constater que mon siège payé et réservé des semaines à l'avance offre une vue imprenable sur une ville qui ne cesse de reculer. Au risque de me faire déplacer par le contrôleur, je change de wagon pour trouver une place libre orientée dans « le bon sens ».

Après quelques heures de route, des montagnes commencent à apparaître. Certaines offrent des parois presque verticales qui paraissent sujettes à l'effritement et je n'aime pas trop que le train les frôle. De même, lorsque le train s'enfonce entre deux de ces parois rocheuses, je me demande si je suis la seule passagère à se sentir enfermée entre deux murs très hauts qui pourraient se joindre au-dessus de nos têtes ou nous retomber dessus. Je préfère quand la vallée s'élargit, que le train s'éloigne et que le mur sombre redevient montagne. Sur ses flancs abrupts, on distingue de petites habitations. Je me demande comment ces familles, les enfants et les animaux font pour circuler tous les jours le long de ces précipices de pierre.

Derrière les montagnes, d'autres montagnes de plus en plus hautes dont certaines arborent un capuchon de neige. De drôles d'oiseaux encerclent leur sommet. À suivre des yeux leurs mouvements, je réalise que ce ne sont ni des oiseaux ni de petits avions, mais des individus en parachutes (le terme exact est parapente). Certains disparaissent derrière un nuage: ils sont donc si hauts ! Je me demande s'ils vont lentement se laisser descendre tout en bas, dans la vallée, et atterrir dans un de ces champs, ou s'ils vont plutôt se laisser rouler dans la neige, encore haut dans la montagne. Dure à dire car, d'en bas, on dirait qu'ils n'en finissent plus de flotter au sommet sans perdre de l'altitude. Sur la cinquantaine de parapentes aperçus au cours de la dernière heure de voyage, je n'en ai vu aucun redescendre ni se poser.

Dans la vallée de Aime-la-Plagne, les champs sont d'un vert très tendre et les maisons sont mignonnes avec leurs murs jaune pâle et leurs toits orange. Il fait plus beau et plus chaud qu'à Paris. Je suis arrivée !

***

J'avais déjà discuté avec mon amie française sur Skype. Elle était sortie avec l'ordinateur pour me montrer sa cour (l'herbe, les arbres) et la superbe vue arrière de la maison: une vue sur les Alpes ! Elle m'avait aussi donné une adresse postale, j'avais fait la recherche sur Google maps et Google earth: on voyait un petit village, des rues, des commerces, ça pouvait correspondre avec ce que j'avais vu sur Skype. Ça pouvait aussi correspondre avec les photos disponibles sur sa page facebook. Je me suis basée sur ces informations (qui se recoupaient) pour prendre la décision d'aller passer une semaine là-bas. Toutes les informations semblaient coïncider, seulement voilà... elles pointaient toutes un lieu autre que la résidence actuelle de mon amie. Sur cette résidence actuelle, aucune photo, aucune adresse, aucune information pertinente n'avait été donnée.

En arrivant à la gare, il fallait non seulement sortir du village mais quitter la vallée et s'engager dans une montagne. Pendant trois-quarts d'heure, la route montait constamment, un peu comme celle du Mont Washington, seulement celle-ci était si étroite et si tortueuse que souvent les voitures ne passaient pas deux de large dans les tournants. Et ces tournants ! Ça donnait vraiment l'impression d'un 180 degrés. Concentrée que j'étais à ne pas vomir, je n'ai pas réalisé que mes oreilles subissaient le changement de pression. C'est qu'il y avait plus de 1000 mètres de dénivellation entre la gare et notre destination: Aime 2000 (pour 2000 mètres).

Et oui, mon amie avait négligé de me prévenir qu'elle ne vivait plus dans la verte vallée mais tout en haut d'une montagne enneigée, plus précisément dans une station de ski alpin entourée de ...d'autres stations de ski alpin. Et quand je dis station de ski alpin, ne pensez pas nature et recueillement, ne pensez pas pittoresque de la région, pensez hordes de touristes ivres, pensez magasins d'articles de sport à perte de vue, pensez des prix PIRES qu'à Paris dans les cafés et resto, pensez Club Med version hiver. Imaginez un lieu où tout a été conçu en fonction du touriste qui désire passer la journée attaché à ses ski, qui veut manger dehors dans son habit de neige, qui veut prendre sa bière dehors en surveillant la descente des enfants, qui veut circuler en ski d'une station à l'autre... bref un lieu où tout est orienté vers les pistes, vers la neige, vers le froid.

Je débarque là en souliers avec mon manteau d'entre-saison. J'ai envie d'aller prendre une marche, j'ai le choix entre deux stationnements. Pas de trottoirs, pas de sentiers pour piétons. Les bancs intérieurs sont réservés à ceux qui mangent dans les restaurants hors de prix, les bancs extérieurs, à ceux qui boivent dans ces espèces de terrasses improvisées. Il y a certes le Télé-Métro, le téléphérique qui relie les deux stations principales. Mais comme j'ai encore la tête qui tourne après le train et les tournants incroyablement raides, je n'apprécie pas de me faire balancer au-dessus du vide. Me voilà donc confinée à la « résidence actuelle » ...que je ne me sens pas prête à décrire ici.

***

Je suis enfermée dans Aime 2000 comme dans le Mur de Fermont. Un Mur plein de magasins de sport et de bars trop chers. Un Mur qui ne protège aucune ville et qui n'est encerclé que par des pistes de ski. Vous ai-je dit à quel point je déteste le ski alpin ? Avant d'avoir perdu le contrôle d'une voiture dans le haut d'une côte du centre-ville de Montréal, je n'avais ressenti la sensation concrète, cénestésique, du danger de mort imminent que sur des skis, dans la dernière descente de la station de Gallix. Les 5 ou 6 tentatives réparties sur l'ensemble des études secondaires (de 11 à 16 ans) se sont toutes terminées de la même façon: perte de contrôle, hurlement, terreur, arbre, neige, arbre. Avec les variantes: neige, arbre, douleur, filet de sécurité; ou encore: un autre skieur, cris, neige, arbre. Le corps comme si on l'avait mastiqué. Et l'ego inexistant, après l'humiliation répétée d'être secourue devant toute l'école par des responsables à peine plus âgé que soi.

Sur la Côte-Nord, il est péché de ne pas aimer les sports d'hiver, péché de renoncer au ski alpin. J'ai renoncé, je n'ai pas remis de skis depuis 16 ans.

Dans la résidence actuelle, il y a un gisant. Un ami de mon amie qui s'est brisé le genou. Les corridors de Aime 2000 sont hantés par ses nombreux blessés. On dit qu'à chaque année il y a des morts. Ça donne vraiment envie de s'y remettre ! Le petit voisin, Dylan, 11 ans, fait du ski depuis qu'il en a 3. Il me dit que les pistes de Aime 2000 ne sont pas faites pour les débutants, que ce sont toutes des pistes excitantes, des pistes avec des défis, que c'est ça l'intérêt. Je renonce à dépenser l'argent qui me reste pour un ticket de ski d'une journée. Pas question de me retrouver en béquille dans les escaliers du métro de Paris. Et pour la raquette, je dois oublier ça également: c'est la fin de la saison, la neige a trop fondu dans les hors pistes. Pour le ski de fond, il faut une voiture pour redescendre dans la vallée. Et le parapente coûte cher et il faut réserver à l'avance. Du coup, je n'ai vraiment rien à faire ici. Dylan m'encourage à aller faire un tour de Télé-Métro: après tout aujourd'hui il n'y a pas beaucoup de vent, après tout le Télé-Métro de Aime 2000 n'est pas le plus dangereux, i.e. qu'il ne monte pas à 300 mètres au-dessus du vide comme celui de xx. Ah bon, on balance à moins de 300 mètres au-dessus des pistes escarpées, me voilà rassurée.

***

6 avril
Vertige des yeux. Même quand je suis immobile. Partout le relief, les angles, partout la blancheur éblouissante traversée de petits points colorés. Partout des fourmis-skieurs secouent la montagne de leurs zigzags et les flèches de leurs destinations avortées se heurtent à celles des remonte-pentes. Partout ces cîmes acérées, partout ces molaires gigantesques, je suis un microbe dans la bouche du monstre blanc, avalée.

***

Je n'ai pas dormi de la nuit. Mais il fait un temps superbe alors mieux vaut ne pas se laisser abattre: je vais essayer de marcher jusqu'à la station Aime 1800 où il y a un bureau de la SNCF, peut-être pourrai-je devancer mon retour. Je me dis que je vais m'habituer, à ce froid, à cet air, à ces montagnes inhospitalières, à ce paysage superbement agressif. Je me dis que ça va s'arranger. Que j'en ai vu d'autres. Qu'il suffit de s'adapter, de se laisser couler dans la situation, de s'acclimater. Les voitures ne cessent de me frôler. Cette route n'est pas faite pour les piétons. Il y a de hauts bancs de neige alors on ne me voit pas dans les tournants. Alors je cours dans les tournants. Et c'est qu'il y en a des tournants. Le soleil arrive de tous les côtés, réfléchit par la neige, on dirait qu'il arrive à passer sous les lunettes protectrices. Mes oreilles font n'importe quoi. 2000 mètres d'altitude. J'arrive enfin à cette autre station: les mêmes magasins sports, les mêmes prix dérisoires, les mêmes touristes qui t'accrochent avec leurs bâtons. Il y a une file énorme au bureau de la SNCF: la grève vient d'être déclarée, plusieurs trains sont annulés. On me conseille vivement d'attendre la date prévue pour mon retour, 12 avril, la date sur le billet qui maintenant n'est plus garantie. Il fait un temps superbe.

Je boude encore le Télé-Métro et remonte à pieds. Ce n'est que 200 mètres après tout, répartis sur 25 minutes de marche. À mi-chemin je dois m'arrêter, à bout de souffle. Ça me prend tout d'un coup. Je n'arrive plus à reprendre mon souffle, j'hyperventile. Est-ce la fatigue ? l'altitude ? ce soleil exaspérant ? Je fais de tous petits pas et le sommet recule. Conne, conne, j'aurais dû prendre le Télé-Métro ...y avait qu'à pas regarder en bas. J'ai trop d'air dans la tête. Et pas dormi depuis Paris. Et pas bien des choses depuis Paris. La toilette de mon amie est si petite qu'on peut difficilement faire ce qu'on a à y faire en gardant la porte fermée. Et même avec la porte fermée, il y a des gens à moins de deux mètres. Alors... J'ai cherché des toilettes publiques. J'en ai trouvé une sans papier et sans verrou, et une autre avec papier et verrou mais sans bol de toilette. J'ai mal au ventre et j'ai sommeil mais j'essaie de me concentrer: mettre un pied devant l'autre. Je regarde la majestée du Mont Blanc. Ah ça y a pas à dire, j'ai une vue imprenable sur le Mont Blanc. Une toilette, non, un lit, non, mais une montagne de 4800 mètres d'altitude, j'ai ça là là sous les yeux. Je continue de monter. Chaque pas est plus haut que le précédent. Je respire comme un chien qui a chaud. Je pense à cette toilette minuscule et je me demande comment mon amie fait pour, pas exemple, se mettre un tampon hygiénique. Je me dis que ça doit aider d'avoir déjà fait du cirque. Je commence à avoir trop d'air dans la tête. Je deviens euphorique. Je me dis qu'il faut voir les choses autrement. Think positive ! Ne sont-ils pas mignons ces précipices blancs ? Ne sont-ils pas sympathiques ces amas de roches ? Il faut passer à travers la douleur pour accéder au bien-être, c'est comme quand on enlève un band-aid, c'est normal que ce soit désagréable au début. Je vais m'habituer, dépasser la première impression, aller plus loin que le « à première vue c'est de la marde ». Au-delà de la douleur, le plaisir, hein c'est ce qu'on dit dans les livres érotiques, pour encourager les adolescentes à passer à l'acte. Conneries ! Je connais pas une fille pour qui ça a été génial la première fois. Sauf Marie-Mich peut-être, mais ne joue pas Imelda Marcos qui veut. Ça y est, je suis en plein délire. Plus que trois tournants. Mon oeil halluciné déguise les montagnes en sundaes.

***
8 avril
Le soleil a fait fondre la neige sur le coin d'un tronc d'arbre: j'ai maintenant une place pour m'asseoir à l'extérieur, juste devant le ski-garderie. Ce sont de petits bouts de choux de 3-4 ans qui en sont à leurs premières expériences. Il y a un petit tapis roulant qui les hissent doucement en haut de la toute petite côte d'où ils se laissent glisser l'air distrait. Certains tombent et pleurent et oublient. D'autres ne tombent pas et semblent fascinés par les couleurs sur leurs petits skis. De les voir me réconcilie avec l'endroit, ça change des meutes de sportos saouls.

Un peu plus loin il y a des familles qui rentrent « déjeuner ». Il faut se donner un élan pour remonter de la piste vers la porte du Aime 2000. Certains enfants n'y arrivent pas alors il y a des parents qui laissent traîner leurs bâtons derrière eux. Les enfants s'accrochent, chacun à un bâton, et la mère ou le père les tire ainsi derrière lui alors qu'il monte la butte en donnant quelques bons coups de « jambes en canard ». Je vois le manège se répéter d'une famille à l'autre. J'aime qu'ils n'aient pas besoin de se parler entre eux, de se donner des instructions, que ces mouvements de groupe soit bien rodés, chorégraphiés.

Je change de place pour mieux voir la danse des skieurs qui arrivent du sommet. Je ne déteste pas vraiment le ski. J'en veux à ce sport, mais je ne le déteste pas. Adolescente, j'ai été très déçue d'être aussi peu douée. Je me souviens d'avoir essayé pendant des heures et des heures et de ne jamais avoir réussi à maîtriser mes skis suffisamment pour que la descente soit un tant soit peu agréable. Je dois être un peu jalouse de tous ces gens qui y arrivent, qui sont récompensés pour leurs efforts, qui reçoivent le plaisir en échange.

Tiens, une farandole. De jeunes skieurs se suivent à la queue-leu-leu. Ils descendent à la suite d'un moniteur en imitent son mouvement sinueux. Je me demande comment ils font pour rester si près les uns des autres sans se faire tomber, et comment ils font pour faire exactement le même S en descendant. Ils sont une dizaine à effectuer ce ballet graçieux. Un dernier skieur s'avance, son tracé est hésitant, saccadé. Il garde ses skis en V et n'arrive pas à les mettre en parallèle dans le tournant. Il a l'air ridicule. Un canard boîteux au milieu des ballerines. Il est coincé à mi-pente. Il ralentit tout le monde. Je n'arrive pas à détacher mes yeux de ce point de couleur immobilisé sur la scène verticale. Je ne veux pas qu'il abandonne. Je ne veux pas qu'il abandonne.

***
9 avril
Des nuages cachent la vallée. Un tapis cotonneux sous nous. Les Alpes émergent de la ouate. Une ville au-dessus des nuages: n'est-ce pas là une représentation du divin? Les dieux font du ski. Une humaine égarée assiste patiemment au spectacle des êtres aîlés. Elle prie pour la fin de la grève. Elle rêve à un train.

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