samedi 24 mai 2014

le lancement


les gens applaudissent et prennent des photos, c'est long, mon collant me pique les fesses, mon père pose avec l'un, puis avec l'autre, on finit par faire le tour et ranger les kodaks, mais quelqu'un demande et votre femme?

on la trouve en train de torcher à l'arrière, elle dit que ce n'est pas nécessaire, on insiste, on scande son prénom, je glisse sur l'air attirée par la promesse, mes parents sur une photo

ils sont plantés à un mètre l'un de l'autre, le photographe tape l'air des deux mains, mes parents se rapprochent et mon père a alors ce geste de déposer sa main sur l'épaule de ma mère, j'ai mal au ventre tellement je suis excitée

mais ma mère a senti qu'on lui touchait l'épaule et réagit comme dans une mauvaise comédie, ne pouvant croire que le geste vient de sa gauche, elle se tourne résolument vers la droite pour voir qui essaie d'attirer son attention, elle regarde là où il n'y a personne, la première photo est gâchée, on pense qu'elle a fait une blague, on rit

mais ma mère qui vient de comprendre la provenance de la main a un petit cri de surprise, puis la joie la submerge et elle n'arrive pas à se recomposer, elle rit nerveusement, trop fort, ses yeux se mouillent en même temps que son sourire devient trop grand, tout en gencives et en dents, ses yeux coulent, on ne rit plus, on ne comprend pas ce qui se passe, moi si, moi je sais que c'est parce qu'il la touche en public

je n'ai jamais été aussi en colère, j'ai envie de les frapper tous, de le frapper lui, mais plus encore elle, de la battre, ma mère, à qui le bonheur donne un air imbécile, un air de petite fille amoureuse, comblée par des miettes

on me complimente sur ma robe et on me donne un verre pour le jus de fruits, mon esprit ne sait plus où aller et s'accroche à la symétrie des quatre viniers sur le comptoir, je les fixe et remarque que le jus de raisin est de la même couleur que le vin rouge et que le jus de pomme est de la même couleur que le vin blanc, j'ai terriblement besoin de le dire à quelqu'un, comme si c'était quelque chose d'important, j'arrête les adultes qui passent devant moi mais personne ne comprend ce que j'essaie de désigner

je me dis alors que je vais leur montrer, qu'ils vont bien se rendre compte, je fais la file avec les autres enfants, et au dernier moment, je dévie

personne ne remarque, personne ne voit qu'il y a un problème, je me remets en file, je découvre que si je remplis le verre en styromousse, l'illusion est encore plus réussie, je veux montrer aux gens qu'on peut s'y tromper, je tends mon verre dans les airs mais personne ne fronce les sourcils, même quand j'en renverse un peu sur ma robe, je fais deux fois chaque couleur, après je ne sais plus, c'est la secrétaire qui remarque que je fonce dans les murs

on ne sait pas quoi faire d'une enfant saoule, on demande à un plus vieux de me faire marcher dans le stationnement commercial, le labyrinthe de tôle me fait du bien, les parois sont lisses et fraîches, je vomis entre les voitures, j'ai envie de rester là, de me caler serrée entre l'asphalte et le dessous d'un truck, mais on me relève, il va falloir revenir, à l'intérieur, on applaudit encore

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