J'ai vu Jessie cette semaine. Nous avons regardé un film où il y avait une blague sur la circoncision. Jessie a alors mentionné qu'elle préférait les pénis qui sont un peu plus cachés. Me pensant bien comique, j'ai répliqué : «C'est quand la dernière fois que t'as vu un pénis pas caché, toi?»
- Ça fait quelques semaines, un gars l'a sorti de son pantalon.
Je mets le film sur pause...
Où? Quand? Quoi? Comment? La panique. L'interrogatoire. Jessie regrette déjà de s'être échappée. J'essaie de contenir le flot de questions qui me viennent, mais ça déborde. J'arrive finalement à m'arrêter, je vais prendre un grand verre d'eau pour lui donner de l'air.
Un homme avec qui elle fait de l'art-thérapie avait son pénis sorti en plein atelier, pendant que le responsable était loin. Jessie a été surprise, choquée et a quitté l'atelier sans dire un mot. C'est un homme qui a déjà tenu des propos déplacés aux femmes de l'atelier. Il n'a pas toute sa tête, dit Jessie.
J'ai envie d'appeler sur-le-champ l'organisme, la police, les pompiers, de grimper sur le toit pour lancer des fusées éclairantes (oui, en plein jour). Jessie ne veut pas que j'appelle. Elle ne veut pas que j'intervienne d'aucune façon. Elle dit qu'elle a été fâchée sur le coup, mais qu'après, elle n'y a plus pensé. Elle est retournée à l'atelier plusieurs fois depuis, aucun autre incident ne s'est produit. Pour elle, c'est une affaire réglée, une affaire platte mais sans conséquence.
Je réfléchis en préparant le diner. Si j'appelle le centre d'art-thérapie quand même, malgré l'opposition de Jessie, je risque de perdre sa confiance, elle ne viendra plus se confier à moins si elle a d'autres ennuis.
Je demande à Jessie si l'acte de l'homme était volontaire ou si c'était un accident, un oubli comme il en arrive parfois aux gens qui souffrent d'un retard mental ou qui sont fortement médicamentés. Jessie ne comprend pas trop l'intérêt de la nuance. Elle n'a pas réagi à une intention, mais à la présence d'un objet. Elle a été fâchée d'être forcée de voir le pénis de quelqu'un, à un moment où elle ne s'y attendait pas du tout. Elle a été fâchée de la situation et ne s'est pas demandée si elle devait être fâchée contre l'individu. Du moment que le pénis n'était plus présent dans son espace, elle n'a pas pas ressenti le besoin de discuter de ce qui s'était passé, avec l'individu ou avec un intervenant: le problème avait disparu.
Je me souviens alors des paroles du psy : ce qui est un drame pour vous ne l'est pas nécessairement pour elle, ce qui est grave pour vous n'a pas à l'être pour elle (et vice versa, Jessie peut accorder une grande importance à des choses qui sont pour moi des détails). Le psy avait recommandé de ne pas créer un traumatisme là où il n'existe pas, où il ne produit pas d'effets dans la vie de Jessie.
Ce n'est pas parce que nous sommes proches toutes les deux et que je veux son bien que je dois attendre d'elle qu'elle gère sa vie comme je le ferais à sa place.
Ce n'est pas parce que nous sommes proches toutes les deux et que je veux son bien que je dois attendre d'elle qu'elle gère sa vie comme je le ferais à sa place.
Je ne suis pas à sa place.
Je dois rester à la mienne.
Cependant...
Par le passé, la tolérance de Jessie à certains comportements abusifs a fait d'elle une victime, elle n'a pas vu venir et n'a pas su réagir à l'escalade des événements, la surenchère des gestes.
Par le passé, j'ai regretté ne pas avoir agi assez vite. Je ne l'ai pas assez protégée.
Comment savoir à présent quand une intervention est appropriée? Comment savoir si je préviens un problème ou si j'en crée? Comment évaluer la gravité de la situation et tracer la ligne entre ce qu'il faut dénoncer et ce qu'il faut laisser filer? Je continue de discuter avec elle, cherchant des repères, des balises et je finis par remarquer quelque chose auquel je peux m'accrocher.
À aucun moment Jessie n'a dit qu'elle avait peur.
Elle a été en colère, choquée, un peu dégoûtée, mais jamais elle n'a eu peur. Elle me le confirme quand je la questionne : à aucun moment elle ne s'est sentie en danger, ni pendant la scène, ni après, quand elle est retournée à l'atelier.
Elle n'a pas eu peur de l'homme, elle n'a pas eu peur du pénis exposé, elle a juste été fâchée et a eu envie de s'en aller, et c'est ce qu'elle a fait.
Voilà. Nous avons trouvé le point de repère, la balise, la limite :
colère // peur.
colère // peur.
J'annonce à Jessie que je vais respecter sa demande de ne pas téléphoner à l'organisme. Je lui précise que si elle m'avait dit avoir eu peur, même juste un peu, j'aurais téléphoné quand même, malgré son opposition, pour la protéger.
Voilà comment nous allons fonctionner à présent. Jessie accepte le deal, clair et concret. Entre nous, il y a désormais un code, un mot clé.
***
Jessie est retournée chez-elle à présent et je repense à ce qu'elle m'a dit en quittant, qu'elle a rarement peur dans la vie, que c'est la colère qui prend toute la place dans sa tête et qu'il n'en reste pas pour la panique : quand elle n'aime pas ce qui se passe, elle vient juste trop choquée pour penser à avoir peur.
Je réalise un fait qui ne m'avait jamais frappé auparavant : Jessie ne s'est jamais fait violer. Elle a été dans toutes sortes de situations sordides où le danger régnait, tant de fois elle s'est trouvé à la merci d'un homme, isolée dans une position vulnérable, et elle a toujours réussi à le faire lâcher prise.
Elle n'appelle pas à l'aide comme je le voudrais, c'est vrai. Elle ne va pas voir les flics, elle n'alerte pas les responsables, elle ne dénonce pas. Elle ne fait pas ce que je lui demande de faire. Mais entre ses agresseurs et elle, un rapport s'installe qui la protège du pire, et ce, depuis toujours.
Je crois que sa colère aveuglante lui offre une sorte de protection. Elle ne mesure pas (ou pas selon mes paramètres) la gravité de la situation, le danger qu'elle court, mais de ne pas en prendre conscience peut étrangement la protéger, parce qu'ainsi, elle ne sombre jamais dans la panique, les cris et les larmes (qui sont peut-être ce qu'attend l'agresseur). Du point de vue de Jessie, elle n'est pas en danger, elle n'est pas une victime, et c'est peut-être ce qui l'empêche, au moins en partie, d'en devenir une.
Je crois que sa colère aveuglante lui offre une sorte de protection. Elle ne mesure pas (ou pas selon mes paramètres) la gravité de la situation, le danger qu'elle court, mais de ne pas en prendre conscience peut étrangement la protéger, parce qu'ainsi, elle ne sombre jamais dans la panique, les cris et les larmes (qui sont peut-être ce qu'attend l'agresseur). Du point de vue de Jessie, elle n'est pas en danger, elle n'est pas une victime, et c'est peut-être ce qui l'empêche, au moins en partie, d'en devenir une.
Moi, je vois Jessie comme une victime. Moi j'ai peur pour elle. Et je dois éviter de lui transmettre cette peur, de lui nuire avec ma vision des choses. Je ne dois pas déconstruire, en essayant de l'aider, ce qui malgré tout fonctionne pour elle depuis des années.
L'été dernier, j'ai dit à Jessie qu'elle avait mal réagi en n'allant pas chercher de l'aide, en n'appelant pas au secours. J'aurais peut-être mieux fait de la féliciter d'avoir finalement réussi à faire partir l'homme qui la harcelait. Je dois valoriser davantage ses méthodes, ses moyens de défense même s'ils ne sont pas ceux que j'utiliserais. Je dois la protéger, certes, mais une bonne façon de le faire serait de lui donner confiance en elle, en ses ressources personnelles, que je n'ai pas fini de découvrir.
***
Nous étions à nouveau tombés dans une embuscade. Les balles de neige cachaient des morceaux de glace que je redoutais presque autant que les pierres reçues l'été précédent. C'était à l'époque où j'avais été très impressionnée par des images de martyrs chrétiens lapidés. Je préférais encore quelques bons coups de poing dans le ventre à être la cible d'objets lancés par un groupe nous encerclant. C'est pourquoi j'avais rapidement perdu toute contenance et cédé à la panique. J'avais supplié le chef de la bande de laisser la petite s'échapper. Je craignais que le petit crâne sous la tuque jaune n'éclate au moindre impact. La meute s'était écarté pour laisser filer le bout de chou en suit de neige. Le divertissement avait repris. Les morceaux de glace cognaient les épaules, les genoux, évitaient de peu le visage mais l'évitaient tout de même et je n'osais bouger d'un centimètre, craignant de provoquer ce qu'ils empêchaient peut-être par leur adresse. Je ne l'ai pas vue revenir par derrière. Un des plus grands a reçu le bloc de glace sur les fesses. Elle avait lancé de toutes ses forces. Les garçons n'avaient pas eu le temps de se remettre de leur surprise que déjà elle était en train de ramasser un autre bloc, plus gros que sa tête. Il était si lourd qu'elle tanguait en avançant vers eux. Elle avait crié en lançant et les avait ratés de peu. Déjà elle retournait vers le tas, préparant une double attaque, une balle dans chaque main. Elle était complètement exposée, minuscule devant le groupe. Eux ne savaient pas comment réagir à cette furie qui leur arrivait à peine à la taille. Ils restaient là, les bras ballants, bouches bées. Puis, le chef a éclaté de rire, il a dit: « Elle n'a pas peur, la petite! ». Ils sont partis et j'ai rejoint Jessie de l'autre côté de la rue. Elle était rouge de colère, la sueur faisait fondre la neige tombée sur son front, elle haletait et morvait et lançait des injures inarticulées. Ça a pris plusieurs minutes pour la calmer. C'était plus impressionnant que les images de martyrs, c'était... autre chose, que je ne comprenais pas tout à fait, qui m'échappait, me dépassait.
***
Par le passé, quand je n'ai pas réussi à protéger Jessie, c'était parce que j'avais trop peur moi-même. Si je veux vraiment l'aider, je dois cesser d'avoir peur que ma tête éclate à la première pierre.
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