jeudi 3 septembre 2009

Ni tatoo ni planche à voile

Je me souviens que c'était des filles
L'une d'elles racontait aux autres l'affront qu'elle venait de subir
Je me souviens que c'était un garçon
Il avait laissé entendre que la jeune fille en question était bien
Et sans doute jolie, car elle l'était, et sans doute intelligente
et sans doute attachante, car elle était tout cela, je ne me souviens plus
Seulement qu'il y avait eu un mais dans le compliment du garçon
Mais ...banale.

Je me souviens des hauts cris, du frémissement féminin
chacune essayant à la fois d'effacer la gifle sur le front de leur amie
et de se secouer elle-même pour ne pas donner prise à l'étiquette

Mais voyons c'est ridicule, tu fais de la planche à voile !
Je sais. Et de l'escalade. Moi aussi !
Moi aussi je fais de l'escalade.
Et j'ai déjà fait du ski nautique au ...(une plage du sud)
Et j'ai pris des cours de swing, de capoeira, de boxe
Et je suis allée voir le show de ...(artiste underground)
Et tu as un tatouage, et tu fais du théâtre !

Elle était blessée
et cette blessure se répandait en échos dans le groupe

J'attendais mon tour, que le mot se pose sur moi
J'attendais que cela m'insulte, me fouette
que cela m'oblige à défendre ma singularité

Mais face à la possibilité de ce verdict, je ne ressentais rien
aucune révolte, aucune gêne, aucun regret
à ne pratiquer ni la planche à voile, ni l'escalade
à n'avoir aucun hobby original, aucun signe distinctif

Je ne trouvais en moi qu'un sentiment accueil
un vague espoir
la possibilité d'un soulagement

***

Nous aspirons à la banalité
Dans l'acmé du désespoir
Nous espérons ne jamais faire la première page des journaux
Glisser dans la vie
Faire tapisserie

Terminer son secondaire, avoir un petit boulot pour payer un petit appartement où attendra un petit chat. Avoir un p'tit chum et faire un petit bébé. Ma soeur se limite au mot « petit » et se heurte malgré tout à des murs infranchissables.

Une vie ordinaire, c'est tout ce qu'elle désire. C'est trop demander.

Avoir des muscles comme les gars des films américains. Avoir des amis comme ont tous les gars de l'école, avoir une blonde comme tout le monde, avoir un salaire comme tout le monde. Mon frère épuise les «comme» et les «tous» et ne sera jamais «comme», jamais «tous».

Les maisons de banlieue me rassurent avec leurs fleurs dans des pots suspendus, chacune son entrée asphaltée. J'envie ces filles dans l'autobus qui portent la même jupe carrotée. J'aime occuper un emploi où je dois mettre un uniforme. Disparaître.

Avoir un poster de la vedette de l'heure,
se réjouir d'être hétérosexuel, voter conservateur.

Éviter tout excès qui attirerait l'attention, éviter d'avoir un autre accent, une autre opinion, s'accrocher de toutes ses forces au centre de la page.

À tout prix
Éviter l'hôpital, éviter la prison, éviter l'itinérance.
Éviter l'ivresse, éviter l'expulsion, éviter l'exclusion.

Passer inaperçu
Mourir dans son lit

Nous aspirons à la banalité par instinct de survie
Nous espérons ne laisser aucune trace de notre passage
à peine quelques cernes sur l'eau
et la surface se referme
une fille ordinaire
une fille bien

2 commentaires:

  1. Quelle force dans tes écrits. Quel talent de dissection de la nature humaine. Heureuse d'avoir un nouveau bonbon à venir savourer régulièrement.

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  2. J'ai été touchée par cet écrit.

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