dimanche 23 août 2009

Francine

Je ne cesse de prêter mon recueil de poèmes de Marie Uguay, de l'imposer à mes amis, de le répandre autour de moi. Ce faisant, je ne cesse de le perdre, et de le traquer à nouveau dans les rayons de livres usagés. Hier, je suis tombée sur l'édition jaune, celle avec les grandes pages, les mots y ont plus d'espace.

Je voudrais en mettre un ici, un poème de Marie Uguay, Logiquement, cela devrait être mon préféré, mais d'avouer lequel de ces textes me touche le plus me semble un geste indécent, plus impudique encore que d'ajouter, par exemple, un poème de mon cru.

Je vais donc tricher et choisir un texte qui ne dévoile pas tout de ma sensibilité, qui ne pointe pas tant vers moi que vers quelqu'un d'autre. C'est un poème dans lequel je reconnais la force de quelqu'un que j'admire et que l'on pourrait, si l'on souhaitait se compromettre avec une expression à la mode, qualifier de survivante.

Il existe pourtant des pommes et des oranges
Cézanne tenant d'une seule main
toute l'amplitude féconde de la terre
la belle vigueur des fruits
Je ne connais pas tous les fruits par coeur
ni la chaleur bienfaisante des fruits sur un drap blanc

Mais des hôpitaux n'en finissent plus
des usines n'en finissent plus
des files d'attente dans le gel n'en finissent plus
des plages tournées en marécages n'en finissent plus

J'en ai connu qui souffraient à perdre haleine
n'en finissent plus de mourir
en écoutant la voix d'un violon ou celle d'un corbeau
ou celle des érables en avril

N'en finissent plus d'atteindre des rivières en eux
qui défilent charriant des banquises de lumière
des lambeaux de saisons
ils ont tant de rêves


Mais les barrières les antichambres n'en finissent plus
Les tortures les cancers n'en finissent plus
les hommes qui luttent dans les mines
aux souches de leur peuple
que l'on fusille à bout portant en sautillant de fureur
n'en finissent plus
de rêver couleur d'orange

Des femmes n'en finissent plus de coudre des hommes
et des hommes de se verser à boire

Pourtant malgré les rides multipliées du monde
malgré les exils multipliés
les blessures répétées
dans l'aveuglement des pierres
je piège encore le son des vagues
la paix des oranges

Doucement Cézanne se réclame de la souffrance du sol
de sa construction
et tout l'été dynamique s'en vient m'éveiller
s'en vient doucement
éperdument me léguer ses fruits


Marie Uguay

N.B. La mise en page automatique de ce site annule les doubles et triples espaces entre les mots d'une même ligne, ce qui m'empêche de reproduire le dessin propre à ce poème.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire