Je ne crois pas au destin. Je ne crois pas que rien n’arrive pour rien. Je crois que la matière brute de la vie ne fait pas sens, pas avant que l’esprit ne l’organise, ce qui me rend inapte à la paranoïa.
Parce que je ne crois pas que tout fasse sens, les coïncidences m’amusent, ou m’agacent tout au plus. Je n’écris pas parce que je crois aux signes, mais parce que j’ignore si je suis amusée ou agacée, assise devant cette affiche bleue comme la mer que je vais revoir.
Périodiquement, je discute au téléphone avec ma directrice de thèse. Je lui fais un bilan de la situation, bilan qu’elle corrige, puisqu’il y a toujours un truc que j’ai évalué à la baisse. Cette fois, c’était le temps accordé pour les dernières relectures.
Janvier elle me dit. Janvier pour le dépôt de la thèse, pas novembre, pas décembre : janvier, le mois où je devais en principe être à Paris pour commencer le postdoc. Il faudra reporter le départ : février, mars au plus tard. Je me mets à pleurer, c’est-à-dire que je ne fais plus aucun bruit (sangloter au téléphone ne fait pas très professionnel).
Je ne pleure pas parce que je ne serai pas à Paris en janvier, mais parce que j’ai dit à tout le monde que je serais Paris en janvier. Je pleure parce que je ne sais plus quand je pars et que cela fait beaucoup de promesses non tenues.
S’il n’en tenait qu’à moi, j'irais à Paris en mars, j’étirerais jusqu’à la limite permise par l’institution. Je prendrais ces mois pour lire et écrire n’importe quoi autre que de la théorie, pour faire du théâtre et de la danse. Si ce n’était que de mon désir de poursuivre mes recherches, le postdoc pourrait attendre encore un peu. Mais ce qui ne saurait attendre, ce qui se fait (op-)pressant est le désir de regagner l’estime et la confiance de mes proches.
Je dois de l’argent à tout le monde, je dois des soupers, des gâteries et des vacances, je dois surtout de la fierté et du soulagement à ceux que j’aime. Et c’est ce que Paris peut faire. Pas la ville, juste le nom, Paris. Je dois partir à Paris pour que mon père puisse dire que sa fille est chercheure à Paris (...et pas serveuse en banlieue avec pour toute ambition le projet de monter un beau pestak).
Quand j’étais à Prague et que je désirais très fort passer le reste du voyage dans cette ville, je me suis retrouvée dans l’incapacité de le faire. Il m’était impossible de modifier le plan, car cela aurait impliqué de dire à mon père que je n’avais pas vu Berlin à cause d’un garçon slovaque très gentil. C’était le mot : Berlin. Je voulais lui offrir ce mot à dire. Je suis tombée malade en quittant la Tchéquie. J’ai vu de Berlin le plafond de l’auberge et quelques chantiers de construction.
J’ai plusieurs listes dans ma tête, des listes des cadeaux de Noël que j’ai reçus, des cours de danse et de théâtre qui m’ont été payés, des vêtements neufs achetés pour la rentrée. Je ne sais pas gérer cette dette. Je ne sais pas où trouver dans mon esprit la trappe, ces oubliettes qui permettent aux autres de prendre des décisions sans prioriser ce qui ferait plaisir à papa-et-maman. Il me manque cette maturité élémentaire, cette coupure essentielle. Les années passent et elle ne se fait pas.
Alors je suis là, dans cet aéroport, à attendre le vol qui me ramènera vers ma ville natale. Et devant moi la grande affiche bleue comme la mer du nord:
PARIS PLUS TÔT
OU
PARIS PLUS TARD ?
***
J’ai changé de fauteuil pour me rapprocher des fenêtres. Elles sont couvertes de toile d’araignée (pas comme ce cabinet de Blatna, infiniment soyeux, infiniment doux, mais quand même). Un grand insecte volète de toile en toile pour se nourrir des proies immobilisées, au nez des araignées qui attendent patiemment que le téméraire se prenne les pattes dans la colle. Au moment de repartir, ça résiste, à chaque fois il doit faire aller ses petites ailes très fort. Pourtant, à peine libéré, il se jette sur une autre toile. J’ai peur qu’il reste pris. Il revient toujours. Cela m’agace.
Parce que je ne crois pas que tout fasse sens, les coïncidences m’amusent, ou m’agacent tout au plus. Je n’écris pas parce que je crois aux signes, mais parce que j’ignore si je suis amusée ou agacée, assise devant cette affiche bleue comme la mer que je vais revoir.
Périodiquement, je discute au téléphone avec ma directrice de thèse. Je lui fais un bilan de la situation, bilan qu’elle corrige, puisqu’il y a toujours un truc que j’ai évalué à la baisse. Cette fois, c’était le temps accordé pour les dernières relectures.
Janvier elle me dit. Janvier pour le dépôt de la thèse, pas novembre, pas décembre : janvier, le mois où je devais en principe être à Paris pour commencer le postdoc. Il faudra reporter le départ : février, mars au plus tard. Je me mets à pleurer, c’est-à-dire que je ne fais plus aucun bruit (sangloter au téléphone ne fait pas très professionnel).
Je ne pleure pas parce que je ne serai pas à Paris en janvier, mais parce que j’ai dit à tout le monde que je serais Paris en janvier. Je pleure parce que je ne sais plus quand je pars et que cela fait beaucoup de promesses non tenues.
S’il n’en tenait qu’à moi, j'irais à Paris en mars, j’étirerais jusqu’à la limite permise par l’institution. Je prendrais ces mois pour lire et écrire n’importe quoi autre que de la théorie, pour faire du théâtre et de la danse. Si ce n’était que de mon désir de poursuivre mes recherches, le postdoc pourrait attendre encore un peu. Mais ce qui ne saurait attendre, ce qui se fait (op-)pressant est le désir de regagner l’estime et la confiance de mes proches.
Je dois de l’argent à tout le monde, je dois des soupers, des gâteries et des vacances, je dois surtout de la fierté et du soulagement à ceux que j’aime. Et c’est ce que Paris peut faire. Pas la ville, juste le nom, Paris. Je dois partir à Paris pour que mon père puisse dire que sa fille est chercheure à Paris (...et pas serveuse en banlieue avec pour toute ambition le projet de monter un beau pestak).
Quand j’étais à Prague et que je désirais très fort passer le reste du voyage dans cette ville, je me suis retrouvée dans l’incapacité de le faire. Il m’était impossible de modifier le plan, car cela aurait impliqué de dire à mon père que je n’avais pas vu Berlin à cause d’un garçon slovaque très gentil. C’était le mot : Berlin. Je voulais lui offrir ce mot à dire. Je suis tombée malade en quittant la Tchéquie. J’ai vu de Berlin le plafond de l’auberge et quelques chantiers de construction.
J’ai plusieurs listes dans ma tête, des listes des cadeaux de Noël que j’ai reçus, des cours de danse et de théâtre qui m’ont été payés, des vêtements neufs achetés pour la rentrée. Je ne sais pas gérer cette dette. Je ne sais pas où trouver dans mon esprit la trappe, ces oubliettes qui permettent aux autres de prendre des décisions sans prioriser ce qui ferait plaisir à papa-et-maman. Il me manque cette maturité élémentaire, cette coupure essentielle. Les années passent et elle ne se fait pas.
Alors je suis là, dans cet aéroport, à attendre le vol qui me ramènera vers ma ville natale. Et devant moi la grande affiche bleue comme la mer du nord:
PARIS PLUS TÔT
OU
PARIS PLUS TARD ?
***
J’ai changé de fauteuil pour me rapprocher des fenêtres. Elles sont couvertes de toile d’araignée (pas comme ce cabinet de Blatna, infiniment soyeux, infiniment doux, mais quand même). Un grand insecte volète de toile en toile pour se nourrir des proies immobilisées, au nez des araignées qui attendent patiemment que le téméraire se prenne les pattes dans la colle. Au moment de repartir, ça résiste, à chaque fois il doit faire aller ses petites ailes très fort. Pourtant, à peine libéré, il se jette sur une autre toile. J’ai peur qu’il reste pris. Il revient toujours. Cela m’agace.
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