Je rêve à ces matins de premier jour. Premier jour d’école. Premier jour de camps d’été. Premier jour dans un nouvel appartement. Premier jour dans une nouvelle ville.
C’est toujours le matin. Il y a les sacs ou les boîtes ou les valises. Il y a des portes qui s’ouvrent, des murs blancs, des pièces presque vides, l’excitation, la pagaille, la joie de choisir son lit. La vaisselle est encore emballée, les vêtements étiquetés encore tous propres. Les animaux sont vivants.
Il y a un nouvel horaire, un nouveau trajet, des livres neufs et une nouvelle amie. Coloc, voisine, compagne de chambre, toujours souriante, toujours belle, elle aussi dans la joie du premier jour, dans la hâte de commencer une nouvelle année.
Je rêve à ces matins que j’ai connus. Premier jour à Montréal. Premier jour à Paris. Premier jour à Ste-Thérèse. Je rêve à ces matins où tout paraissait encore possible. Je rêve à ces matins de grandes espérances.
Je rêve aux matins que je n’ai jamais connus. Premier jour de la troisième année en jeu. Premier jour à l’Université de Montréal. Premier jour à la Sorbonne. Je rêve aux matins que d’autres ont connus. Premier jour à Blanc-Sablon. Premier jour au Tchad. Premier jour à Belgrade.
Je rêve que je pénètre enfin dans le lieu que j’ai choisi, que je me prépare à vivre la vie que j’ai préférée aux autres possibles.
Je rêve que j’ai choisi.
C’est le beau rêve.
J’ai commencé à faire ce rêve vers l’âge de 12 ans, après que l’on m’ait fait passer des tests pour savoir si j’étais artiste, scientifique, intellectuelle ou entrepreneur. La vérité est que je n’arrivais pas à remplir les formulaires, car pour chaque question, au moins deux réponses me semblaient également valables. Je n’arrivais pas à choisir. Et c’est tout ce qu’on attendait de moi, que je choisisse. Sciences pures ou Art et lettres. Médecine ou Théâtre. Réparer de mes mains la plus belle machine du monde. Réaliser des films pour partager ma perception de l’Histoire. Sauver des vies. Sauver la mienne. Il fallait préférer quelque chose, et le préférer avant la date tranchante du 1 mars. Je rêvais au matin du 1 mars, je rêvais que c’était fait, que je savais. 20 ans que je rêve que j’ai choisi et que je savoure ma décision à l’aube d’une vie nouvelle.
Ou bien je me réveille avant de savoir ce que j’ai choisi, quelle ville, quelle école, quel métier. Ou bien le rêve se heurte à ce qui est de l’ordre de l’impossible. Devoir franchir une grande distance en quelques minutes pour ne pas rater l’inscription. La porte verrouillée. La liste déjà pleine. Le groupe fermé pour l’année. Ou devoir passer un test surprise dans une langue inconnue. Ou devoir suivre deux cours à la fois dans deux universités différentes. Découvrir que je suis inscrite dans deux programmes, découvrir qu’en fait je n’ai jamais vraiment choisi.
Cette nuit j’ai rêvé que j’avais choisi de retourner vivre sur la Côte-Nord pour y élever mes enfants. Je découvrais la maison propre, les chambres fraiches, mon rire se mêlait à celui d’une jeune femme aux longs cheveux roux. Je crois que c’était Audrey Lacasse qui m’éblouissait de son visage à la fois tendre et espiègle. Elle se dépêchait de mettre ses cahiers dans son sac. La mer nous souhaitait la bienvenue. Elle chantait, non, réchauffait sa voix. Le sable devenait corridor. Il fallait se rendre à l’Option-Théâtre, ne pas rater le premier cours de 3e année. Les enfants se faisaient avalés par les vagues. Je me demandais quels allaient être mes rôles cette année. Je me demandais comment s’était déroulé la soutenance de la thèse. Je me demandais quel était le prénom de mon amoureux.
Au seuil de la porte, Audrey m’a demandé comment c’était de vivre avec Sophie Lemoyne. Je lui ai dit que c’était merveilleux. Qu’elle était très agréable à vivre. Que je l’avais connu via un collègue de l’Uqam. Que cela avait été une chance de tomber sur elle de retour de Paris, de l'avoir avec moi pour le séminaire de thèse. Que j’étais chanceuse de les avoir toutes les deux. Que j’étais chanceuse. Que j’étais heureuse. À l’Uqam. À Ste-Thérèse. Sur la Côte-Nord. À Paris.
La femme aux cheveux fous secouait sa crinière d'enfant. Elle disait que nous étions bien chanceuse en effet, et disparaissait par la porte. Et moi je n’arrivais pas à la suivre, à sortir de la pièce pour voir ce qui m’attendait dehors, ce que j’avais choisi pour être si heureuse.
Je restais immobile, déjouant la perte.
Entre les murs sans tache, à l'abri de l'empreinte d’une seule existence.
C’est toujours le matin. Il y a les sacs ou les boîtes ou les valises. Il y a des portes qui s’ouvrent, des murs blancs, des pièces presque vides, l’excitation, la pagaille, la joie de choisir son lit. La vaisselle est encore emballée, les vêtements étiquetés encore tous propres. Les animaux sont vivants.
Il y a un nouvel horaire, un nouveau trajet, des livres neufs et une nouvelle amie. Coloc, voisine, compagne de chambre, toujours souriante, toujours belle, elle aussi dans la joie du premier jour, dans la hâte de commencer une nouvelle année.
Je rêve à ces matins que j’ai connus. Premier jour à Montréal. Premier jour à Paris. Premier jour à Ste-Thérèse. Je rêve à ces matins où tout paraissait encore possible. Je rêve à ces matins de grandes espérances.
Je rêve aux matins que je n’ai jamais connus. Premier jour de la troisième année en jeu. Premier jour à l’Université de Montréal. Premier jour à la Sorbonne. Je rêve aux matins que d’autres ont connus. Premier jour à Blanc-Sablon. Premier jour au Tchad. Premier jour à Belgrade.
Je rêve que je pénètre enfin dans le lieu que j’ai choisi, que je me prépare à vivre la vie que j’ai préférée aux autres possibles.
Je rêve que j’ai choisi.
C’est le beau rêve.
J’ai commencé à faire ce rêve vers l’âge de 12 ans, après que l’on m’ait fait passer des tests pour savoir si j’étais artiste, scientifique, intellectuelle ou entrepreneur. La vérité est que je n’arrivais pas à remplir les formulaires, car pour chaque question, au moins deux réponses me semblaient également valables. Je n’arrivais pas à choisir. Et c’est tout ce qu’on attendait de moi, que je choisisse. Sciences pures ou Art et lettres. Médecine ou Théâtre. Réparer de mes mains la plus belle machine du monde. Réaliser des films pour partager ma perception de l’Histoire. Sauver des vies. Sauver la mienne. Il fallait préférer quelque chose, et le préférer avant la date tranchante du 1 mars. Je rêvais au matin du 1 mars, je rêvais que c’était fait, que je savais. 20 ans que je rêve que j’ai choisi et que je savoure ma décision à l’aube d’une vie nouvelle.
Ou bien je me réveille avant de savoir ce que j’ai choisi, quelle ville, quelle école, quel métier. Ou bien le rêve se heurte à ce qui est de l’ordre de l’impossible. Devoir franchir une grande distance en quelques minutes pour ne pas rater l’inscription. La porte verrouillée. La liste déjà pleine. Le groupe fermé pour l’année. Ou devoir passer un test surprise dans une langue inconnue. Ou devoir suivre deux cours à la fois dans deux universités différentes. Découvrir que je suis inscrite dans deux programmes, découvrir qu’en fait je n’ai jamais vraiment choisi.
Cette nuit j’ai rêvé que j’avais choisi de retourner vivre sur la Côte-Nord pour y élever mes enfants. Je découvrais la maison propre, les chambres fraiches, mon rire se mêlait à celui d’une jeune femme aux longs cheveux roux. Je crois que c’était Audrey Lacasse qui m’éblouissait de son visage à la fois tendre et espiègle. Elle se dépêchait de mettre ses cahiers dans son sac. La mer nous souhaitait la bienvenue. Elle chantait, non, réchauffait sa voix. Le sable devenait corridor. Il fallait se rendre à l’Option-Théâtre, ne pas rater le premier cours de 3e année. Les enfants se faisaient avalés par les vagues. Je me demandais quels allaient être mes rôles cette année. Je me demandais comment s’était déroulé la soutenance de la thèse. Je me demandais quel était le prénom de mon amoureux.
Au seuil de la porte, Audrey m’a demandé comment c’était de vivre avec Sophie Lemoyne. Je lui ai dit que c’était merveilleux. Qu’elle était très agréable à vivre. Que je l’avais connu via un collègue de l’Uqam. Que cela avait été une chance de tomber sur elle de retour de Paris, de l'avoir avec moi pour le séminaire de thèse. Que j’étais chanceuse de les avoir toutes les deux. Que j’étais chanceuse. Que j’étais heureuse. À l’Uqam. À Ste-Thérèse. Sur la Côte-Nord. À Paris.
La femme aux cheveux fous secouait sa crinière d'enfant. Elle disait que nous étions bien chanceuse en effet, et disparaissait par la porte. Et moi je n’arrivais pas à la suivre, à sortir de la pièce pour voir ce qui m’attendait dehors, ce que j’avais choisi pour être si heureuse.
Je restais immobile, déjouant la perte.
Entre les murs sans tache, à l'abri de l'empreinte d’une seule existence.
Eh bien ici, tu choisis d'exprimer ta plume épatante.
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