samedi 28 mars 2020

Sur ses gardes


Ils vont me la garder en vie. C'est ce que je me dis pour rester calme, pour rester calmement assise au milieu des jouets. Ils vont la garder en sécurité. Comme ça on peut être sûr. C'est comme ça que je vais la retrouver vivante au bout du printemps.

Le mot ne me lâche pas. À la garde! Qu'on me la garde. Qu'elle soit gardée. C'est ce que ça prend. L'accepter. Que je me dis. Que je me répète, depuis qu'ils m'ont dit que je n'avais plus le droit de voir ma soeur. Jusqu'à nouvel Ordre.

Le mur est tombé, la loi, la protection, sanitaire.

Il faut être raisonnable, ne pas céder à la tentation de lancer le bébé dans le siège d'auto, de traverser la ville fantôme, de stationner en double en faisant crisser les pneus, de tambouriner à la porte à grand coup de sacoche, ouvrez-moi ou je casse tout. 

Je me vois ressortir de là avec ma soeur sous le bras, le sac de pilules sous l'autre, ma photo dans le journal : kidnapping. En boucle, quand je ferme les yeux, les scènes de films. Aux soeurs traînées sur le sol de Color Purple, j'oppose le professionnel méthodique ressortant du poste de police avec l'enfant. Mais après, on fait quoi? Et pour combien de temps?

La farandole des j'aurais dû. J'aurais dû apporter plus de choses la dernière fois. Ne pas y aller un jour à la fois, j'aurais dû voir venir, ne pas me laisser distraire par l'organisation du télé-travail et l'horaire du petit, ne pas laisser les priorités se tromper d'échelle. Et puis je n'aurais jamais dû la placer. On remonte jusque-là. J'aurais dû tout faire pour la garder avec moi. Au moins, cet hiver, pendant que j'étais à la maison. Ou dès qu'ils ont commencé les mesures. J'aurais dû savoir qu'on en viendrait là. Mettre des couvertures sur le divan. La faire siester en même temps que le bébé. Maintenant, je me dis que ça aurait pu être possible. Enfin, je crois. Il aurait fallu être sûr qu'ils gardent sa place là-bas, pour la suite des choses, pour ce fameux long terme où, pour elle, le système se révèle toujours plus sain que la liberté. Il aurait fallu risquer la déconstruction de la structure, oser aller jusque-là. Il aurait fallu reprendre le paragraphe en ajoutant des ? En faire des questions. 

Ça me gratte dans le ventre. Je veux la voir. C'est pour ça qu'on ne dépasse jamais deux semaines. Parce qu'après 10 jours, ça commence à gratter.

Il y a eu tellement d'hôpitaux, de médecins, de résidences, tellement de règles, de normes, tellement de murs, mais jamais celui-là. Jamais on ne m'a empêchée de voir ma soeur, en 22 ans dans le réseau. Il y a eu des limites de temps de visite, de temps de sortie, des limites à l'intimité, ne pas pouvoir fermer la porte et rester seules, mais jamais... jamais elle n'a été un cas de zéro contact. 

Je le sais, c'est nécessaire. Je le sais, mais je dois me le répéter, comme on répète aux enfants, pour que ça rentre. Je n'ai pas le droit de voir ma soeur, jusqu'à nouvel ordre. Ça ne me rentre pas dans la tête. 

Tous les patients de sa résidence sont à risque. Des dossiers médicaux ça d'épais. Déjà avant, ça tenait par la peur. Le personnel est débordé. Ils ne peuvent pas tout contrôler, les visites, les mains, les masques, les sacs d'épiceries. La mort est à la porte, ça cogne pour les fragiles. Les grands moyens des forts. Le grand zéro. Aucune visite. Aucun contact. 

Ma soeur ne peut même pas aller s'acheter un coke au dépanneur. Sa compulsion, les doigts dans la bouche, ma grande distraite, ma chérie étourdie. Ils ne veulent pas prendre ma boîte. Trop de travail de tout nettoyer ce que les familles envoient. Ce n'est pas qu'ils ne me font pas confiance. C'est que ce n'est pas le temps de faire des passe-droits, de faire dans la nuance. Il faut garder ça simple, clair, cohérent. L'intervenant gère la confusion, les moments d'absence, l'inertie ou la révolte, la paranoïa, les voix. Il faut éviter de mixer le signal. Unifier le ton, coopérer. 

J'écrirais collaborer, ce serait de la mauvaise foi. Je sais que j'exagère. Je charrie parce que j'ai de la peine. Parce que tout se cabre à la nuque, parce que ça refuse, ça jure et délinque dans le cul ta loi, ça tambourine ouvrez-moi, cassez la loi, pour moi, pour elle, faites-la donc, l'exception. 

L'exception criminelle. À la grandeur du globe. Des gens tuent leur proche, leur ami, leur voisin, d'avoir voulu faire une exception. 

Je serre les dents, continue de peler les carottes. Maman raisonnable. Pas de scène pour l'Oscar. Je me concentre sur l'étape suivante : la convaincre de parler au téléphone. Même si elle déteste, depuis toujours, même toute jeune, avant... Ma soeur n'est pas quelqu'un qui parle aux machines. Elle ne voit pas l'intérêt de parler au téléphone. Un malaise aussi, peut-être, à entendre la voix sans voir d'où, à qui, une voix de plus. Il faudra apprivoiser le métal.

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