jeudi 18 avril 2019

IT

Le lecteur de Sphinx de Garréta ne peut connaître le genre des protagonistes. Impossible de déterminer si la voix narrative est celle d'un homme ou d'une femme, de même pour l'être aimé, le personnage nommé A. J'ai fait lire ce texte aux étudiants en leur demandant de porter attention à l'impact de la grammaire sur l'effet cathartique. 

L'immersion fictionnelle est-elle entravée par l'absence de représentation genrée? Plusieurs constateront que oui. Une majorité de gens ont de la difficulté à «embarquer» dans l'histoire, à croire en la possibilité d'existence des personnages fictifs (la tonalité réaliste peine à opérer) s'ils n'attribuent pas un genre à chacun des amoureux. C'est particulièrement remarquable à la fin du récit, lorsque la tragédie frappe le couple. Les étudiants qui ont été émus par la scène avaient fini par décider pour eux-mêmes de la composition du couple. Ils avaient notamment imaginé le corps de A., un corps sexué, et cela leur avait permis de s'identifier. Ceux qui avaient résisté à la tentation, qui avaient gardé la porte ouverte, l'image vide, jusqu'à la fin du texte, ceux-là se sont, pour la plupart, franchement emmerdés du début à la fin du livre. Cette histoire d'amour et de perte les a laissés froids. 

Les étudiants ne demandent jamais ce qu'il en est de ma lecture, de mon expérience de l'oeuvre. Ils tiennent sans doute pour acquis que leur professeure n'a pas besoin de l'identification cathartique pour apprécier une oeuvre, qu'elle est au-dessus de ces satisfactions égocentriques, de la projection en miroir, de l'anthropomorphisme, de ces facilités...

Je ne leur raconte pas que la toute première fois que j'ai lu Sphinx, à leur âge, je n'ai même pas remarqué la particularité de la grammaire. Très vite, mon esprit a décidé, je ne sais trop comment, qu'il s'agissait d'un narrateur amoureux d'un autre homme, A., la drag-queen. Seule cette première lecture «naïve» m'a procuré des émotions. Les autres lectures, informées, ont suscité de l'intérêt, une appréciation intellectuelle, une grande admiration envers l'auteur, mais aucun attachement envers les personnages. 

***

tu nous diras ce que c'est
qu'on sache quoi t'offrir

dis ce que c'est
décide

***
1 janvier 2019 - ébauche

Aujourd'hui est le dernier jour avant de savoir
pour quelques heures encore, toutes les possibilités sont ouvertes

j'ai hâte et pas hâte
je veux mais ne veux pas
que ça se referme dans ma tête
je veux savoir sans que ça ne ferme rien

vous ne voulez pas avoir la surprise?

ce ne sont pas quelques mois de plus qui feront la différence
car il faudra bien savoir un jour
et c'est bien le problème
ce sera toujours trop tôt

alors autant tout de suite
si on ne peut pas attendre 10 ans
si on ne peut pas attendre que l'enfant ait l'âge de s'exprimer, de choisir ce qu'il veut, ou de choisir de ne pas choisir du tout

j'aimerais pouvoir garder l'enfant le plus longtemps possible loin de la culture, loin des codes, même des miens, ne pas lui faire subir mon propre imaginaire

mais à la seconde où je vais savoir
ça va commencer
la construction du personnage
la projection, le fantasme, le corps rêvé
imagé donc nécessairement limité

mes images
mes limites précèdent sa naissance

***
maintenant, on sait
la chambre sera jaune, comme si ça pouvait

***
fille ou gars, on s'en fout
en autant que ça danse



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