je dois le voir pour le croire
sinon c'est trop abstrait
des couleurs sur du plastique
comme une longue longue gastro
et puis il y a le sang
qui fait mal aux yeux
on ne me fera pas croire n'importe quoi
des dates et puis quoi encore
après tout ce temps
pourquoi là, pourquoi maintenant
ça tiendrait bon
je ne le mérite pas plus pas moins
que les autres
fois
je ne sais plus écrire non plus
ça fait si longtemps
pourquoi maintenant
la répétition
avec variation
***
il a fallu qu'on me le montre sur l'écran
pour que je commence à y croire
qu'on me le pointe à l'extérieur de moi
pour que ça commence à exister dans le réel
comme un autre, comme un autre hors de moi, là j'y crois
un peu
un peu
le voir d'abord en dehors de soi, comme il sera plus tard
l'autre est d'abord vu déjà détaché
ce qui n'est peut-être pas une mauvaise chose
après je rentre chez moi avec l'impression de l'avoir laissé dans la machine, qu'il est resté seul là-bas, avec son petit coeur en étoile, comme une ampoule neuve qu'on allumerait une première fois sur un circuit plus ou moins solide, un filament pas encore sûr, qui s'essaie, qui frétille, et les brindilles autour qui n'arrêtent pas de gigoter, qui jouent du vide
il est resté là-bas, tout seul, dans le noir, je pense qu'il joue
je me dis ça
pour que ce soit supportable
je me dis qu'il joue sans moi
et qu'il dort et qu'il attend
et que rien ne lui manque
à lui
je rentre chez moi et il me manque déjà, je compte les semaines avant la prochaine écho, tous ces jours sans le revoir, j'ai tellement hâte de retourner là-bas, pour le voir
***
je ne veux pas imaginer, ça a toujours été le problème
avec les êtres et les choses
les amours et l'écriture
alors non je ne lui parle pas à haute voix
pour quoi faire
et je ne vais pas écrire un texte au «tu»
ça me donnerait froid dans le dos
comme ces gens dans les enterrements
qui flirtent avec la schizophrénie
je ne parle pas dans le vide
jamais
j'ai laissé ça derrière, enfant
avec la prière et le journal intime
le discours articulé pour soi est sans intérêt
est aphasie
ce ne sont pas les mots qui comptent, dit-on, c'est l'adresse
je veux bien, mais je ne veux pas imaginer
je ne veux pas imaginer la cible mais la sentir
percevoir
constater
hors de tout doute, in your face
les doigts dans les trous
le pouls dans la main
le jour où je le sentirai
le jour où je saurai vers quoi appeler, par où crier
le jour où je sentirai quelque chose qui n'est pas une crampe ou un gaz
le jour où ça cognera à la porte
distinctement
je répondrai
j'en ai tout un sac de réponses, des années de sacs de réponses, c'est tout prêt, disponible, faut juste un signe, même un petit, frôlement, quelque chose pour que je crois que c'est vraiment à l'intérieur, en moi à défaut d'être à moi, j'attends qu'on me parle pour répondre
chu plate de même
***
internet dit qu'il entend des sons
«tu devrais lui chanter tous les jours»
c'est pas un peu chien de chanter à quelqu'un qui ne peut pas se sauver nulle part?
mais ok, on va essayer
chanter dans le vide, ça je peux
je peux chanter tous les jours, pardonne-moi
***
astiiiii man! je pense que j'ai kekechose dans le ventre
pour vrai, je te jure, j'ai senti de quoi
c'était tellement weird
d'abord j'ai cru que je rêvais, parce que ça m'a réveillée
je dormais et ça m'a réveillée, l'affaire qui poussait
ça pousse vers le haut
vers le haut pas rapport, pour rien, y a rien par là, c'est la fin de la peau
ça pousse sans que je ne fasse rien
ça bouge sans que je ne fasse rien
ça bouge sans moi
c'est un alien, je te dis
je te le jure
amen
***
ça doit être ça, la jouissance de l'aliénation
aimer se sentir envahi par une intentionnalité autre
qui agit en moi mais sans moi
qui pousse quand ça veut, dans la direction qui lui plaît
qui a ses raisons
à l'intérieur, une volonté indépendante de la mienne, un système en soi, qui se nourrit de moi mais a son propre plan de développement, qui se fait de moi mais avec sa propre logique, comme une tumeur, comme un cancer
c'est fou comment parfois le meilleur ressemble au pire
et cette fois, j'ai le meilleur
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