Un petit mot pour Madame Isabelle, la «coloc» de ma soeur, qui n'est jamais revenue de la sortie-cigarette de 20h.
Isabelle était une madame gentille qui souriait tout le temps. Elle avait les cheveux longs et aimait écouter la télévision l'après-midi.
Elle était dans la même ressource que ma soeur, à cause des séquelles laissées par le premier anévrisme. Elle avait essayé de suivre les consignes du médecin. Elle était descendue à 7 cigarettes par jour et 3 cafés par jour : 10 pauses, 10 plaisirs, une journée.
Quand je la croisais, à l'appartement, elle me demandait tout le temps si j'aimais ça le café et combien j'en buvais par jour. Pendant qu'on parlait de la vie (combien de cafés, quelle grosseur de tasse, qu'est-ce tu mets dedans), elle me faisait son regard coquin, son regard d'enfant coupable qui étouffe un fou rire nerveux quand il est surpris à parler de sexe ou de drogue. Elle aimait ça gros, le café. Elle s'en gardait trois par jours, elle répétait le chiffre : trois. Elle vivait pour ça, pour ces petits moments-là, qui lui restaient. Elle avait beaucoup diminué, parce que le médecin avait dit... elle avait beaucoup diminué, mais çaa pas faite.
- Est-ce que tu trouves ça triste que ta coloc soit morte?
- Je trouve ça bizarre, surtout. Tu vas juste dehors dans la rue fumer ta cigarette, tu fais tout comme d'habitude, à la même heure que d'habitude, et puis tu meurs, pour rien. Sans que rien n'arrive, tsé, c'est comme pas une vraie mort quand il ne se passe rien.
Jessie est contente de ne pas avoir vu sa coloc morte. Elle n'aime pas ça les cadavres, elle en a vu en masse, elle est tannée. Elle sait bien qu'Isabelle n'a pas fait exprès d'aller mourir dehors, mais quand même, elle trouve ça gentil de sa part, de ne pas avoir fait ça drette devant elle, dans la cuisine ou dans le corridor, devant sa chambre.
Jessie ne veut pas aller à l'enterrement. Elle ne sait pas ce qu'elle irait faire là-bas. Je lui dis qu'elle pourrait peut-être dire quelque chose à la famille, quelque chose qu'elle est la seule à savoir sur Madame Isabelle. Jessie réfléchit un moment.
- La dernière chose qu'elle aura mangé, dans sa vie, c'est un bagel.
- Est-ce qu'elle aimait ça, les bagels?
- Oui, elle en mangeait plein.
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