lundi 30 octobre 2017

Pour les 40

29 octobre 2017

Certains me connaissent depuis bien avant 2011. Certains ont seulement connu l’après : désolée. Mais je pense qu’à peu près tout le monde sait que ma vie s’est écroulée il y a six ans et qu’il y a fallu que je la reconstruise morceau par morceau, ma propre personne incluse.

Au cours du dernier mois, j’ai eu l’impression que ça recommençait, 2011, à nouveau. J’ai senti que tout était à nouveau en train de glisser dans le ruisseau, à nouveau cette rencontre du réel qui dépasse les capacités de réception, la grande débâcle du non sens, le choc. Et j’ai eu envie de sauver les meubles, de minimiser les dégâts en partant, en laissant tout derrière et en courant de toutes mes forces, le plus loin possible d’ici, de ma vie.

Mais je ne suis pas partie. Je suis encore là. Parce que vous m’avez retenue.

Vous tous ici ce soir, chacun à votre façon, par vos gestes, vos paroles, par des silences aussi, partagés, vous m’avez retenue dans ma chute, et je n’ai pas tout perdu, cette fois.

***

Cette fois, je n’ai pas perdu mon travail. Je n’ai pas perdu cet endroit où je peux exister hors du privé. Je n’ai pas perdu ce lieu de création et de réflexion où je peux exister en dépit de ma vie personnelle, ce lieu où j'échappe à mon histoire, où je suis protégée de ma vie. Vous m’avez gardé un refuge pour ma pensée.

Non, je n’ai pas perdu ma job, parce que mes amis et collègues m’ont aidée à survivre, au jour le jour, m’ont aidé à respirer d’heure en heure, d’une porte de bureau à l’autre, d’un cours à l’autre. Et vive les cages d’escalier !

Je vais signer cette semaine un contrat annuel, mon premier contrat annuel en enseignement, qui devrait me conduire à la permanence que j’attends depuis 10 ans. 10 ans de contrats précaires. Vous m’avez fait tenir bon jusque-là.

Non, ce n’est pas comme 2011, car cette fois, je n’ai pas perdu mon accès à l’écriture, à la création, je n’ai pas perdu la parole, cette fois je n’ai pas perdu ma voix : c’est une énorme différence par rapport à ce qui s’est passé il y a six ans.

Et c’est à vous que je la dois, à votre écoute, à ce dialogue. À cette adresse à l’autre collective et intime et… weird, souvent inappropriée, malaisante, et plus que le client en demande. Ce too much information au détour d’un corridor, à l’improviste, trop tôt le matin, après un courageux «ça va ?».

Un courageux «ça va ?» qui a été vital pour moi.

Votre courage a été vital pour moi.

Contrairement à ce qui s’est passé il y a 6 ans, cette fois je n’ai pas perdu mon accès au théâtre, à la troupe. Et j’ai été capable, je ne sais trop comment, de me tenir debout pendant ces longues minutes du micro ouvert. Parce que vous étiez là, avec moi. Parce que je tenais debout au milieu de vous.

Je n’ai pas perdu la scène, grâce à vous. Et je vais entamer ma première mise en scène le mois prochain avec les étudiants du programme de lettres.

Beaucoup de rêves se réalisent cette année… même si ce ne sont pas ceux que je souhaitais réaliser cette année, même si ceux auxquels je tenais tant…

…car les rêves que je tente de réaliser seule échouent, tout le temps, car les rêves que je rêve seule meurent, mais dès que j’implique des gens dans ma vie, même un peu, juste un peu, c’est magique ce que j’obtiens.

Je voulais vous dire que vous m’avez surpris ces derniers mois. Que la surprise que vous m’avez faite en étant là pour moi a compensé la surprise qui m’avait jetée à terre et troué le ventre...

…que ce que j’ai perdu, ce que je perds cette année, je le gagne avec vous, et je le gagne grâce à vous.

Merci de m’avoir étonnée.
Je vous aime.
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