Les chiffres du coeur pressaient. Le médecin a baissé les médicaments sans demander à personne. On a su bien après qu'il y avait eu danger. Depuis les pilules en moins, elle entend plus de voix. C'est un retour en arrière, un coup de jeune.
Ce sont toujours
les mêmes voix qui lui parlent essentiellement de la même chose: du temps, le passage du temps, le temps qui s’écoule et qui, nécessairement, va venir à manquer. Ma sœur dit qu’elle peut sentir le temps passer, que contrairement aux
autres gens, elle sent les secondes passer, chaque seconde de sa vie, et que c’est ça, sa
maladie, sentir le temps lui passer dans le corps.
Elle dit que le paradis, ce sera
comme maintenant mais sans le temps, qu’il n’y aura plus de temps pour s’écouler
et que cela réglera tout, qu’il ne peut pas y avoir de vrai problème sans le
temps. Elle dit que l'enfer est le lieu où il n'y a que le temps qui se perd et rien d'autre, un temps qu'on ne peut pas arrêter, qu'on ne peut pas calmer même en regardant sa montre tout le temps.
Jessie ne peut pas enlever sa montre. En fait, elle en a souvent deux ou trois sur elle. Elle ne peut pas ne pas en avoir. Elle aimerait pouvoir s'empêcher de les regarder tout le temps, mais les voix lui disent de vérifier, de surveiller, de garder l'oeil ouvert. Elle est forcée de constater, d'être le témoin du temps en action.
Parfois, quand les voix sont trop fortes, je lui enlève ses lunettes
pour qu’elle dorme un peu, je reviens dans la pièce et elle a l’œil myope collé
contre la montre.
Si j'écris un chapitre sur ça, je mettrai un dessin du lapin d'Alice, et je citerai ce passage
de F. Rioux :
l’œil vitreux
de la montre
le nœud coulant
des semaines
le soleil
noir des heures
la sale
rondeur du temps
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