vendredi 6 octobre 2017

Jessie et Marc Béland


D’habitude, Jessie n’est pas libre le mercredi, alors je demande : pourquoi t’es pas à l’atelier? Elle me dit que c’est à cause des artistes... les vedettes qui viennent se faire prendre en photos avec les fous.

Je dis ah c’est aujourd’hui… ? La semaine d’avant, j’avais vu passer l’annonce dans le journal :  les patients allaient être assis coude à coude avec des célébrités, et tous ensemble ils allaient dessiner, puis il y aurait une exposition, une mise en vente, ça allait rapporter de l’argent. Moi, ça m’avait semblé une bonne idée, pour la visibilité, la sen-si-bi-li-sa-tion des contribuables.

Et puis… ben il y allait avoir Marc Béland. 
...Quand même!

Ça m’avait plu, l’idée que ma sœur le rencontre. J’avais imaginé la scène, les deux assis à la même table, qui s’échangent des crayons de couleur, qui se montrent leur dessin, ma petite sœur qui fait un commentaire à Marc Béland sur ses formes, qui lui en remontre un peu.

Là je suis vraiment déçue qu’elle soit en train de rater ça. Je lui dis il est 10 heures, t’as peut-être encore le temps d’y aller. Il est sûrement encore là.

Jessie tourne la cuillère dans son café froid et soupire : mais... c’est qui ce gars-là?

Mais mais mais c’est Marc Béland, c’est l’acteur, le danseur, c’est La la la Human Steps, c’est Cabaret Neiges Noires, Quartett, Hamlet-machine, c’est une sensibilité intelligente, c’est le génie de l’abandon, c’est quelqu’un de brillant… c’est un grand artiste.

Et Jessie de conclure : donc, y a une job. Y est pas sur le BS, ton gars. Est-ce qu’il est obligé de prendre des médicaments pour travailler là, faire son théâtre? Non?... Est-ce qu'il a une famille? Il a le droit d’avoir des enfants pis de les garder avec lui, il a le droit de conduire un char, de voyager, il est libre d’aller où il veut…

…Ben alors qu’est-ce qu’il fait là, avec nous autres, s’il peut aller partout dans le monde, pourquoi il vient là, dessiner avec nous, sisst’une vedette il peut peut-être se l'payer son propre atelier, ici y a déjà pas assez de place pour tout le monde, il peut pas nous laisser tranquille?



Là, Jessie, je crois que tu ne comprends pas sa démarche.

Marc Béland ne vient pas à l’atelier des Impatients parce qu’il ne peut pas se payer ses propres crayons de couleurs. Non, il fait ça pour vous, pour attirer l’attention sur vous, et pour réduire la distance, pour faire qu’on se rapproche de vous, à travers lui, qu’on vous voit moins différent parce que lui… ben il est connu, le public peut s’identifier à lui, alors quand il est là parmi vous, ça aide à voir que…hein… voilà…  et il crée parmi vous sur un même plan de… une même égalité de… et après si on met le même prix aux dessins peu importe si c’est lui ou toi… c’est… hein? ça peut juste vous faire du bien!  

Mais après il repart? Qu’elle dit. Après la journée spéciale, il va s’en aller? Il va pas revenir le lendemain dessiner avec nous, il va retourner vivre dans sa maison avec sa femme et ses enfants. C'est pas pareil.

Oui mais quand même Jessie! Il essaie là... il fait un effort, c'est quelqu'un de super ouvert, c’est un artiste audacieux, qui ose s’ouvrir à l’altérité, qui se laisse déposséder par la cathartis, qui plonge à fond dans… dans la marge, hein, quand il joue du Gauvreau par exemple, dans L’Asile de la pureté…

Là ma sœur m’arrête. 

L’Asile de la pureté?

Elle répète, plusieurs fois, pour être sûre d’avoir bien entendu. Elle secoue la tête, elle demande : qui c’est qui a dit ça? Elle dit : ça c’est pas vrai, c’est quelqu’un qui a menti, qui fait des accroires. Bullshit. Y a pas d’asile de pureté.

L’asile c’est la place où ça crie, plus la nuit que le jour, c’est là où du monde te frappent comme si t’étais le mur ou te lancent de la bouffe, quand c’est pas de la merde, c’est l’endroit où tu te fais prendre tes dessins pis voler ton walk-man, c’est là où tellement droguée tu finis par te pisser dessus pis deux monsieurs viennent te laver quand t’arrives ni à parler ni à bouger ni à penser assez pour savoir si t’es d’accord ou pas… c’est l’endroit où la fille du matin vient te dire que Marcelle est morte dans un bus et que ça te fait pu rien…

Pour faire de ça une pureté… faut être un peu salaud. Marie… Marie, est-ce que tous les artistes sont des salauds?



Je lui concède qu’il y a une part d’obscénité dans tout travail formel… le figuré… la poésie…  enfin l’art peut esthétiser ce qui est éthiquement inacceptable, le signifiant voile le réel et sur ce plan, oui la culture peut être tyrannique lorsqu’elle récupère le vivant et d’ailleurs je me demande si Luba Jurgenson en parle dans son dernier essai… et là ma sœur est partie dans l’autre pièce, quand je parle comme ça, Jessie se barre, elle va flatter les chats.

Quand elle revient, elle me dit gentiment, parce qu’on ne va pas se chicaner pour ça : c’est dommage que toi tu ne puisses pas y aller, le rencontrer, ton Marc. Peut-être que si tu leur dis que t’es ma sœur, ils vont te laisser passer, même si t’es pas une vedette. Peut-être que tu pourrais y aller... comme lui... pour la journée.

C’est vrai ça. Je pourrais y aller et m’asseoir, moi aussi, autour de la table cirée, avec mon papier et mes couleurs, je dessinerais en silence, avec les autres, comme à la petite école... mais on ferait ça sérieusement, hein, on serait tous bien appliqués.

Avec de la chance, je serais assise juste en face de lui, ou presque, assez pour qu’en levant les yeux pour prendre un crayon… assez pour qu’un instant nos regards se croisent, et qu’on se reconnaisse, entre touristes de la folie.   


Aucun commentaire:

Publier un commentaire