D'aussi loin que je me souvienne, il y a eu près de moi des adorateurs d'olive, toujours de vrais passionnés, des connaisseurs qui ont leur marque, leur pays d'origine préféré. À chaque époque de ma vie, il y a eu quelqu'un pour pousser une olive dans mon assiette, dans mon verre, pour se scandaliser de mon refus, s'insulter de mon dégoût, insister, argumenter.
Argumenter à propos des olives... Critiquer mon manque d'appréciation en mettant en cause la légitimité de mon goût, la crédibilité de mes sens.
Comment peux-tu ne pas aimer les olives? C'est si bon. Pourquoi tu ne les aimes pas? Ce sont pourtant les meilleures, les plus fraiches, les plus savoureuses. Tu vas au moins en essayer une, j'espère, c'est qu'elles m'ont coûté...
Il m'est apparu que, de nos jours, en famille, entre amis, on tolère mieux une divergence d'opinion politique qu'une divergence de goût. On accepte de ne pas s'entendre sur la portée d'une découverte scientifique, la nécessité d'une technologie, mais vraiment? tu ne veux pas venir danser avec nous?
Dans ce qu'on appelle une société des loisirs, le plaisir devient prescription. Et celui qui refuse de jouir en choeur peut être soupçonné d'avoir sauté un rang dans le tissu social, de rejeter ses pairs en rejetant la soupe. On le dit misanthrope, celui qui ne mange pas au même bol, l'excommunié.
Cela me surprend à chaque fois, que quelqu'un puisse se sentir attaqué, personnellement attaqué, par mon manque d'enthousiasme devant son film-culte, son show de l'année, son festival underunderground, ses leggings.
Par moments, on dirait presque qu'une trahison vient d'avoir lieu, et je ne sais pas comment réagir à ce regard soupçonneux qui scrute mon air indifférent : ainsi c'est donc toi... je n'aurais pas cru... quoi d'autre m'as-tu caché? quoi d'autre vais-je découvrir sur toi? sur la distance entre nous? qui es-tu vraiment? qui es-tu donc pour ne pas aimer ce que j'aime? qui es-tu pour ne pas aimer ce film, ce livre, cette musique? et lequel de nous deux a tort? car l'un de nous deux doit avoir tort, on ne peut pas avoir raison d'aimer et raison de ne pas aimer la même chose...
What's wrong with you?!
Tu n'aimes pas les olives? What's wrong with you!
Cet incroyable filament de rancune qui traverse un instant le regard. Cette incompréhension mêlée d'angoisse.
Comme si je leur enlevais quelque chose, comme si je les privais de leur plaisir, leur prenais un peu de leur jouissance en refusant de lécher le même jus.
Comme si ça leur faisait mal que je résiste, ils poussent, poussent dans l'assiette l'olive si fraîche, le macaron venu de si loin, le homard qui a coûté si cher, le morceau de choix qu'on a gardé juste pour moi. Ils poussent vers moi le mal qu'ils se sont donnés pour me faire plaisir, ils poussent sur leur mal dont je dois vite les débarrasser, que je dois vite avaler. Vite, il faut accepter le don, cet amour qui a tant de valeur et qui sinon se perdrait, tombant dans le vide entre nous.
Je déteste ça.
Je déteste quand les gens font ça.
Je déteste cette attitude et tout ce qui la nourrit, alors je ne peux pas...
Je ne peux pas être comme ça.
Je ne peux pas même faire quelque chose qui ressemble un peu à ça.
Je ne veux pas questionner le plaisir de l'autre, jamais.
Je ne veux pas être celle qui argumente sur le désir, celle qui veut des réponses, des raisons à la jouissance, or lack of...
Je refuse d'être celle qui demande pourquoi.
Pourquoi ça ne te plait pas? Pourquoi tu n'aimes pas? Alors que moi si, alors que moi, tellement. Comment peux-tu ne pas aimer ça, ce que j'ai plein la bouche?
Ne trouves-tu pas que c'est bon ma langue roulant au creux de l'aine, mes doigts chocolat. N'est-ce pas savoureux? Tes mains cherchant prise et ne trouvant que moi, ne suis-je pas bonne à prendre? Ne suis-je pas délicieuse? Ne sens-tu pas que ça fond dans la bouche, que c'est doux sous la langue?
Vraiment, tu n'aimes pas ça? Mais qui es-tu donc, alors, et que m'as-tu caché?
Vraiment, j'insiste. Ne vois-tu pas que ça va se perdre, ce que j'ai de plus beau, ce que j'avais gardé pour toi et dieu sait que ça m'a coûté, que ça va tomber dans le vide si tu n'ouvres plus la bouche, si tu ne souhaites plus m'avaler?
Vraiment, tu n'aimes pas ça? Mais qui es-tu donc, alors, et que m'as-tu caché?
Vraiment, j'insiste. Ne vois-tu pas que ça va se perdre, ce que j'ai de plus beau, ce que j'avais gardé pour toi et dieu sait que ça m'a coûté, que ça va tomber dans le vide si tu n'ouvres plus la bouche, si tu ne souhaites plus m'avaler?
Ne vois-tu pas que tu me prends quelque chose quand tu recraches ce que j'offre, que tu me prives de mon plaisir, que tu rends ma jouissance vaine en refusant de la partager?
Par tes yeux, je vois mes seins tourner au vert, mon ventre s'aigrir alors que j'étais si douce, si miel. Alors que j'étais si heureuse.
J'étais heureuse avec toi dans ma bouche.
J'étais bien dans tes bras qui goûtaient bon.
J'étais heureuse alors je ne comprends pas.
J'étais heureuse alors je ne comprends pas.
Je suis dans une incompréhension mêlée d'angoisse.
Je suis dans une incompréhension stupide mêlée d'angoisse stupide devant un refus que je n'ose questionner.
Tu ne me désires pas comme je te désire, je ne te donne pas autant de plaisir, nous ne jouissons pas à la même place, il n'y a là aucune énigme. Rien ne sert d'argumenter, rien ne force le plaisir.
Alors je ne vais pas t'appeler, jamais, ni t'écrire, pas même tard dans la nuit pour trouver le sommeil. Je ne vais pas te surprendre en bas de tes marches, nue sous mon parapluie.
Je ne vais pas être celle qui pousse, qui pousse et qui pousse désespérément dans ton assiette sa plus belle olive.
Je ne vais pas être celle qui pousse, qui pousse et qui pousse désespérément dans ton assiette sa plus belle olive.
Seulement... pour un peu me faire rire, for my own sake, je vais m'en permettre une petite, une bien dérisoire :
Tu ne m'aimes pas? Really?
What's wrong with you!
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