La colère est nouvelle à chaque fois que quelqu'un doute de la crédibilité du témoignage de Jessie, chaque fois qu'on évoque sa schizophrénie pour en faire une source d'espoir : l'espoir que de tels gestes n'aient jamais été posés et que «les choses» vont pouvoir revenir à la normale, l'espoir que tout ce ceci ne soit qu'une invention, qu'un délire, fiction.
Je comprends qu'on se protège du réel, mais pas à ses dépens.
Alors encore une fois, une dernière fois je vais répéter que Jessie n'invente pas les agressions, qu'elle n'invente pas les abus, les mauvais traitements, les injustices. Non, elle n'essaie pas de se rendre intéressante. Non, elle ne veut pas attirer l'attention. Non, elle ne cherche pas à mettre du piquant dans sa vie qui sinon doit être bien terne. Câliss...
Quand ma soeur délire, ça ne ressemble pas à la vie, en tout cas pas à la sienne. Quand elle hallucine, c'est pour fuir la réalité. Elle abandonne derrière elle son corps, qui reste ainsi privé de nourriture et de sommeil, pour un monde merveilleux où son esprit est à l'abri. Si ce n'était qu'elle finirait par en mourir, de ne pas manger, de ne pas dormir, mieux vaudrait la laisser là-bas.
Sans médicaments, Jessie peut croire qu'elle a une famille, un mari prof de math qui a «une belle queue de cheval» (!) et deux jeunes enfants qui se chamaillent autour d'elle. Elle entend leurs rires tout près, leurs petits cris et elle sent parfois sur son épaule la caresse de l'homme qu'elle aime. Elle croit qu'elle compose de la musique pour un film ou qu'elle est trapéziste dans un cirque en Russie, qu'elle voyage à travers le monde en apprenant toutes les langues. Et lorsqu'elle est vraiment décompensée, il lui arrive de croire qu'elle est née dans le désert, de l'union du soleil et de sa mère, elle croit qu'elles étaient deux dans le ventre chaud, qu'elle a une soeur jumelle qui est restée dans le sable, un double égaré qu'elle va bientôt retrouver.
Lorsque ma soeur délire, elle s'invente de la joie, de la beauté surnaturelle, un monde magique habitée par la voix de sa mère revenue d'entre les morts. Elle invente ce qui lui manque, ce dont elle est privée, elle compense le réel.
Même complètement partie, même folle à lier, jamais il ne lui passerait par la tête d'imaginer qu'elle se réveille au milieu de la nuit et qu'un vieux bonhomme saoul farfouille dans ses draps.
***
Parce que je suis furieuse depuis des semaines, de tout ce qui est arrivé à Jessie depuis qu'elle a changé de foyer d'accueil, et que je cherche à secouer cette tension autrement qu'en décapsulsant des bières jusqu'à perdre pied, je me permets de scander une formule réductrice : Jessie est schizophrène, pas hystérique. Fantasmer des tentatives de viols, ce n'est pas sa structure.
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