Je n'ai corrigé que 10 copies sur 95; je ne compte plus combien d'années il me reste pour remplir la table d'enfants. J'ai vu le compte de ma CI réelle et estimé combien cela prendrait de remplacements pour atteindre le 0,50 permettant d'ajouter des cours du soir au calcul de la tâche; j'ai quitté ma mer de glaces pour vivre là où il serait possible de fonder une troupe de théâtre avec des amis et jouer nos textes collectifs. Pour soulager ma main, je dois utiliser une grille de correction, je n'écris plus de mots, j'entoure des chiffres; cela fait trois ans à présent que je n'ai pas fait entendre mes mots sur une scène. Plus je passe de temps à corriger les fautes de français des autres, moins je sais ce que je pourrais dire à un éditeur; il fait froid. Je calcule la somme que représente le pourcentage que pourrait m'offrir le chômage; je laisse le pan de ma robe caresser mes mains quand je tourne sur moi-même. Dans un groupe réduit, j'économise sur les cadeaux de Noël; le chat vient coller ses plaies contre mes mains plastifiées, je trouve ma peur ridicule, je songe aux amoureux qui ont le courage de défier le sida. Je me souviens avoir été insatisfaite de la grosseur des radis de mon jardin le premier été; je vais devoir trouver un logement encore plus loin encore plus petit. Je ne me sens jamais malheureuse quand je le suis; je ris tout le temps.
Migration
Il y a 13 ans
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