samedi 9 février 2013

L'oreille relative


J'enseigne le français et la littérature. Je corrige des travaux. Les étudiants font des fautes. Et puis. 

Je remarque chez mes collèges une exaspération et / ou un découragement devant le peu de maîtrise de la langue française chez les jeunes Québécois. Je me demande pourquoi je ne ressens rien de la sorte. 

Hypothèse. J'ai grandi avec deux personnes pour qui le français était la matière-catastrophe, le cours-boulet qui les maintenait en arrière. Ma soeur n'a jamais réussi à terminer son secondaire, notamment à cause de ses problèmes de lecture (compréhension de texte). Pour mon frère, c'est l'écriture (l'orthographe et la grammaire) qui demeure encore aujourd'hui une lacune majeure. J'ai vu mon frère et ma soeur s'épuiser pendant des années sur des exercices de français, j'ai essayé de les aider du mieux que je pouvais, en vain. Malgré leur travail acharné, ils n'ont fait, au fil des ans, presque aucun progrès.

Je n'ai pas rencontré chez mes étudiants ce genre de limites. Je vois chez eux des capacités supérieures à celles de mes proches, des capacités dont témoigne leur diplôme d'études secondaires. Je les vois progresser avec ravissement, même si c'est au compte-gouttes. Rien chez eux ne m'alarme, ne me désespère. J'ai vu pire. 

J'ai vu l'effort vain, l'espoir vain, et ce n'est pas ce que je rencontre au collège ou à l'université. 

C'est peut-être pourquoi je ne suis pas dérangée par la faiblesse des travaux, pas irritée par les fautes, comme mes collèges semblent l'être. Certains enseignants paraissent même souffrir, souffrir à chaque erreur comme un musicien forcé d'entendre des fausses notes. Je n'ai pas l'oreille absolue.

Je me demande si cette relativité fait de moi un bon ou un mauvais professeur.

J'encourage l'étudiant à se fixer des objectifs personnels, respectant ses capacités propres, à ne se comparer qu'à lui-même et à devenir le meilleur qu'il puisse être... et non à surpasser les autres, à se mesurer aux autres. Je fais du cas par cas. Ce faisant, je ne prépare sans doute pas l'étudiant à faire face au marché du travail, à la compétition, au jugement, au rejet.

Ma mère disait que ma soeur avait l'intelligence du coeur, que mon frère pensait de grandes choses et qu'il n'était peut-être pas essentiel pour lui de pouvoir les écrire. Elle disait que nous étions tous les trois intelligents, chacun à sa façon, et que mes bonnes notes à l'école ne désignaient qu'une forme d'intelligence parmi d'autres. J'ai baigné dans cette pensée hippie-socialo-bouddiste-tout-le-monde-il-est-beau-et-on-va-te-donner-une-job-parce-que-t'es-fin. 

Il est fort possible que je ne sois pas assez sévère, dans mon attitude du moins (car je m'assure que mes notes correspondent en moyenne à celles des autres profs). Mais l'attitude n'est peut-être pas la bonne...

Avec moi, tout le monde peut se sentir un gagnant. Comme si je donnais des prix de participation. J'encourage tout le monde, je félicite tout le monde pour le beau travail accompli, je les félicite é-ga-le-ment, ce qui est une posture maternelle et non la posture d'un éducateur / évaluateur. 

Mon approche est trop Jésus vous aime.

***

Cela dit... je ne suis pas sûre de vouloir adopter pour autant l'attitude de certains profs que je rencontre dans les corridors ou sur internet. 

Je ne vois pas ce qu'il y a de bon à ridiculiser un étudiant qui fait des fautes. Je ne pense pas qu'un étudiant «néglige» son français par manque de fierté et qu'il faille essayer de le piquer dans son orgueil. Je ne pense pas non plus qu'il faille culpabiliser l'étudiant comme s'il venait de commettre un sacrilège. Le non respect d'une règle n'est pas un manque de respect envers une instance, envers quelqu'un (c'est bizarre comment certains profs réagissent aux fautes de français comme s'il s'agissait d'insultes personnelles à leur endroit). 

La langue n'est pas une chose vivante qui souffre lorsqu'on la maltraite. La langue n'est pas non plus une vierge immaculée qui doit être préservée, blanche et pure. La faute de français n'est pas une souillure. La faute n'est pas un péché. La faute n'est pas une faute, au sens où la langue n'est pas une religion, mais un outil dont il faut démontrer la valeur pratique, l'utilité.

Je crois.

Je crois qu'il faut démontrer à l'étudiant l'avantage d'un bon usage de la langue, ce qu'il a à gagner à l'avoir bien en main, ce que la maîtrise de la langue française peut lui apporter concrètement dans sa vie. 

Et non en faire des règles de bonne conduite ou de politesse, aussi arbitraires et éculées que certaines bonnes manières à table. Je pense que le «respect» de la langue ne devrait rien avoir à faire avec la morale. Bien / Mal

Bref. Je suis sans doute trop tolérante et pas assez inquiète pour l'avenir de nos jeunes, parce que mes références premières sont des proches qui écrivent au son. Mais je ne suis pas prête non plus à condamner les étudiants pour la langue avec laquelle ils s'adressent à moi. Une langue vivante, animée dans son vacillement.

Je cherche la bonne une autre attitude, entre l'accueil maternel et le blâme outré.






1 commentaire:

  1. Merci, merci, merci! Rarement un billet m'a-t-il fait autant plaisir!

    Ça fait longtemps que j'avais envie d'écrire un truc similaire, mais je n'avais pas encore trouvé de façon de le faire sans témoigner mon aversion profonde et violente envers cette attitude que tu évoques.

    Je vais dormir le coeur plus léger, je pense.

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