Mon dernier jour de congé remonte au 12 août. Je devais faire des lectures, mais l'orage ayant inondé la tente de Chris et Max, nous nous étions retrouvées à passer la journée ensemble, chez mon père. Le bruit des gouttes tombant de la toile sur le ciment du sous-sol et la chaleur montant des calorifères ouverts pour l'occasion m'alanguissaient. Enfoncée dans un fauteuil avec mes livres, pendant quelques heures, je n'ai rien fait.
J'attendais minuit.
Chris se coucha tôt. C'est elle qui allait faire le plus dur de la route le lendemain. Dans les côtes de la 138, je me débrouille, mais pour traverser Québec et entrer dans Montréal, moins.
Mon père également se coucha tôt, levé qu'il était depuis 5h30 pour aller honorer son contrat de fin de semaine, au pen. À presque 70 ans encore à presque 7 jours / semaine. Le pace fait marcher la machine. Les pilules font que ça circule.
Il ne restait debout que la fille de Chris, Max, étendue sur le ventre dans le lit de ma soeur, à finir sa game. Et moi qui attendait minuit, que l'affichage de la session d'automne apparaisse sur l'écran du portable.
Plus les heures passaient et plus je me sentais calme, confiante, persuadée même que le vent ne pouvait que tourner.
La jeune fille aux longs cheveux ondulés, dont les pieds battaient dans le vide, me rappelait l'autre jeune fille qui avait dormi dans ce lit d'un sommeil agité de rêves. Je songeais également aux jambes de mon père bleuies par le fer expulsé des vaisseaux. Je me disais qu'elle avait tant espéré, qu'il avait tant travaillé.
Plus minuit approchait et plus j'étais sûre d'avoir un contrat. Il ne pouvait en être autrement. Quelque chose de bon devait arriver dans cette famille, quelque chose de bien devait nous arriver. C'était décidé.
Sereine, j'anticipais les heures à venir: j'allais mettre mon cadran plus tôt, me réveiller avant tout le monde, emprunter à Chris un des croissants de la glacière, quelques fraises, et surprendre mon père avec un déjeuner. Et un chèque. J'allais lui rendre l'argent que je lui devais. Ou une partie du moins. Selon le nombre de groupe. Ce devait être un ou deux groupes, il n'y avait plus d'autres options. Mon père allait lâcher son contrat de fin de semaine, étendre ses jambes sur une chaise.
Max avait fermé le jeu et rejoint sa mère dans l'autre chambre. J'avais éteint. Il ne restait plus que la lumière de l'écran que j'empêchais de se mettre en veille. Ma montre devait avoir un peu de retard, à 23h58 je savais que je n'avais rien.
Au déjeuner, je ne sus pas quoi dire à mon père, mais je portais la nuit sur mon visage. Il ne finissait pas son jus d'orange, me regardait regarder la mer et répéter: « Je n'ai pas de plan. »
Il me dit que ce n'était pas grave pour l'argent, qu'on en reparlerait, qu'il devait partir travailler.
Je suis repassée par son bureau pour le changement de voiture. Il était occupé mais il a pris le temps de venir me saluer, comme on le fait toujours : d'un coup de tête.
J'allais sortir quand il est revenu sur ses pas, comme s'il avait oublié quelque chose, a hésité quelques instants, comme s'il se demandait quoi, puis m'a résolument tendu la main au-dessus du comptoir de la réception.
Je l'avais vu faire ce geste quelques fois, avec des employés, des collègues, des associés. Peut-être que ça lui a échappé. À cause du contexte, du décor, des clients qui nous regardaient.
Mon père m'a serré la main et m'a dit: « Bonne chance ».
Par hasard, par accident, les mots que je n'avais jamais entendus, ceux qui avaient toujours manqués, chaque fois que j'avais quitté la maison pour aller faire du théâtre, des livres.
Cette fois, mon père m'a souhaité bonne chance.
Je n'ai plus pleuré après avoir touché sa main.
***
Deux jours après, j'ai commencé le temps plein chez Babel. Puis il y a eu le contrat pour les élections. Puis la grève s'est terminée et j'ai repris mon cours de l'an dernier. Puis un professeur a pris un congé de maladie et on m'a donné son cours. Puis des étudiants ont abandonné leurs cours de la session en grève et on a dû doubler les groupes de la session d'automne, ce qui m'a donné un cours. Puis j'ai été appelée pour enseigner à la formation continue. Puis j'ai été appelée pour enseigner au régulier. Je suis passée de 55 à 70 à 85 heures / semaine.
L'envie de monter à 100. Pour le chiffre.
***
je n'ai plus de dette
en mars j'aurai de côté autant d'argent que j'en avais avant de faire confiance à R.
me redonner ce qui m'a été volé ne me rendra pas ce que j'ai perdu
mais c'est toujours ça de pris
***
ça continue, la fatigue et l'argent
la machine à pleine vapeur
marie locomotive
savoir maintenant où s'arrêter
le besoin de sécurité
ne plus jamais manquer
ne plus jamais être à la merci de
travailler, travailler tous les jours, toutes les heures
bâtir la réserve, la barricade
gagner
jusqu'à ce que mon coeur explose
en milliers de taches bleues
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