Je ne vois rien tout va bien
Au musée. Agathe est seule au fond de la scène, au centre, dos au public. Elle observe des toiles (abstraites et minimalistes) accrochées sur le mur du fond. Entrent Lenny et Gwen qui observent les toiles du côté jardin, puis se dirigent vers l'avant-scène. Ils s'arrêtent devant une toile invisible que l'on imagine accrochée au centre du 4e mur.
Gwen et Lenny semblent perplexes. Ils vérifient par moments ce qui est écrit dans la revue ou le dépliant que l'un d'eux tient à la main. Leurs répliques sont parfois séparées par des petits temps de réflexion, parce qu'ils sont détendus et se permettent des instants de silence.
Pendant le dialogue entre Lenny et Gwen, Agathe observe les toiles posées sur le mur du fond, puis celles à cour, puis celles (invisibles) du côté du public.
GWEN — Hum...
LENNY — Pas sûr.
GWEN — Ouain.
LENNY — Mais peut-être que...? (Ils s'éloignent de la toile.)
GWEN — Ah?
LENNY — Hum
GWEN — Ouain
LENNY — Pff...
GWEN — Son chef d'oeuvre?
LENNY — Ben... ils disent « le moment où sa démarche se précise»...
GWEN — Ah.
LENNY — ...et « l'apogée de sa proposition ».
GWEN — Comme si tous les autres avaient été peints dans le but de peintre celui-là?
LENNY — Genre.
GWEN — Hum.
LENNY — Ouain
GWEN — Je vois pas là.
LENNY — Ouain.
GWEN — Je veux dire pantoute là je vois rien.
LENNY — Hum...
GWEN —Toi?
LENNY — Eeeeee...
GWEN — La thématique?
LENNY — Pff...
GWEN — La composition?
LENNY — Pantoute
GWEN — Ok.
LENNY — Hep.
GWEN — Ça fait qu'on est...
LENNY — Deux épais.
GWEN — Ok.
Ils hochent la tête en regardant la toile, se reprennent la main et s'éloignent de quelques pas vers l'arrière. Ils n'ont pas l'air particulièrement contrariés, ni particulièrement contents, ils sont juste là, ensemble.
Agathe fixe maintenant la toile dont parlaient Gwen et Lenny.
Paulo entre par jardin, voit Agathe, voit le couple qu'il salue poliment d'un rapide coup de tête alors qu'il traverse la pièce pour aller se placer près d'Agathe.
Paulo parle avec assurance et pratique l'ironie.
PAULO — T'es encore là?... Je te cherchais.
AGATHE — ...
PAULO — Et tu fais quoi là?
AGATHE — Je regarde la toile.
PAULO — Bien. (Un temps) Elle a quelque chose de particulièrement intéressant cette toile? (Agathe hausse les épaules.) Elle doit bien t'intéresser un peu, tu la regardes depuis un quart d'heure !
AGATHE — Oui... T'as tout compris. C'est la toile qui m'intéresse.
LENNY —Pourquoi? (Cela lui a échappé) Pardon, je ne voulais pas...
PAULO — Ce n'est rien.
GWEN — (s'adressant à Agathe en pointant l'article) Est-ce vous comprenez de quoi il parle? Vous la voyez la ...« mise en abyme » vous?
Paulo se retourne vers le couple et hoche la tête négativement avec un sourire, comme pour dire ne faites pas attention à elle. Agathe perçoit son manège.
AGATHE — Oui... je crois que je commence à comprendre.
PAULO — Vraiment? Ah c'est bien, après un quart d'heure.
AGATHE — Je commence à voir quelque chose...
PAULO — Excellent.
AGATHE — Comme une porte, ou une fenêtre, une ouverture...
PAULO (prend Agathe par le bras) — Fascinant, mais tu sais il y a d'autres toiles dans ce musée, alors on pourrait...
AGATHE — Ou une fermeture, ça dépend de l'angle sous lequel on la regarde, de la perspective.
PAULO — Oui, c'est important la perspective, avoir la bonne perspective pour juger de...
AGATHE — Comme si cette toile avait la même fonction que la chandelle ou la petite lucarne dans les grandes toiles sombres qu'on a vu à l'autre étage. C'est juste assez pour qu'on puisse voir qu'il y a quelque chose, mais pas assez pour qu'on puisse vraiment distinguer quoi. C'est une clarté, mais d'un clair... sombre.
PAULO — Clair mais sombre!
AGATHE — Oui. Comme gris.
PAULO — De la grisaille super. Mais tu sais la toile est plutôt rouge...
AGATHE — (constate) Il a rajouté des couches de rouge...
PAULO — Et du bleu, là, autour...
AGATHE — (déçue) Mais ça ne fait pas rouge...
Gwen et Lenny se regardent, regardent l'article, puis reviennent à la toile, ils ne sont pas plus avancés.
PAULO (que la présence de l'autre couple gêne) — Bon, on a fait le tour des couleurs, on peut y aller?
AGATHE (elle observe la partie de gauche) — Attends regarde, cette forme là, c'est un homme?
PAULO — Peut-être.
AGATHE — Et ça là (partie de droite), c'est une femme.
PAULO — Sans doute oui.
GWEN — C'est sa mère?
LENNY — Ou sa femme?
GWEN — Ou sa soeur?
LENNY — Ou sa bonne, l'article dit « une femme de son entourage».
AGATHE — Non. C'est sa mère!
Lenny et Gwen se regardent, l'air de dire «pourquoi pas». Ils ne vont pas s'obstiner pour si peu.
PAULO — Mais enfin Agathe comment peux-tu affirmer ça, ce ne sont que quelques coups de pinceaux dans un vide rougeâtre, ce pourrait tout aussi bien être sa mère que sa femme que des broussailles dans le vent!
AGATHE — Ce ne sont pas des broussailles!
PAULO — Pas nécessairement des broussailles je dis seulement...
AGATHE — Et il n'y a pas de vent! C'est le calme plat, il n'y a pas de déplacement d'air. Jamais!
PAULO — D'accord, d'accord, pas de broussaille, pas de vent! Je retire ce que j'ai dit, mille regrets, voilà. (Il fait un salut de courtisan puis, pour se donner une contenance, il s'approche pour lire le carton invisible. ) Ah! voyez-vous ça (il s'adresse à l'autre couple) cette toile a été peinte en octobre 1977, à la Rochelle, donc à l'automne au bord de la mer, mais bien sûr il n'y a pas de vent. (Il rit. Agathe quitte des yeux la toile, regarde Paulo, sans expression, puis revient sur la toile. )
AGATHE — C'est son sang à lui ou à elle?
Lenny et Gwen s'approchent un peu, cherchent sur la toile. Paulo revient près d'Agathe, essaie de la prendre à part. Il s'adressera de plus en plus directement à elle, mais elle continue de regarder la toile.
PAULO — Mais pourquoi veux-tu que ce soit du sang? Ce n'est même pas le bon rouge.
AGATHE — Tu as raison c'est du sang dilué dans ...de la bave. C'est une bouche!
PAULO — Avec un homme et une femme à l'intérieur?
AGATHE — Non...y a pas d'homme, c'était juste une ombre.
PAULO — Mais si, maintenant que tu l'as dit, je vois bien là, là, un homme. Ou un arbre.
AGATHE — Un arbre? Un arbre qui pousse sous l'eau?
PAULO — Parce qu'on est sous l'eau?
AGATHE — Ben oui, tu ne vois pas qu'ils flottent, qu'ils sont en suspension.
PAULO — Donc ils sont deux!
AGATHE — Oui. Il y a deux formes.
PAULO — Le peintre avec sa mère.
AGATHE — L'enfant avec sa mère.
PAULO — Dans le sang et dans la bave!
AGATHE — En suspension, sans mouvement, sans vent.
PAULO — Génial, très réjouissant. La Vierge à l'enfant version trash! Morbidité de l'Oedipe! (À l'autre couple) On devrait en mettre une copie dans les écoles primaires, faire de la prévention: voilà mon garçon, ce qui risque de t'arriver si tu continues de prendre ton bain avec maman: prisonnier du jello rouge! (Il rit. À Agathe:) Et tu aimes cette toile pourquoi?
AGATHE — Je ne l'aime pas.
PAULO — Ah.
AGATHE — Je ne l'aime plus.
PAULO — Tu ne l'aimes pas, mais tu t'obstines à la fixer.
AGATHE — J'ai cru que je l'aimais. J'y ai vraiment cru et j'essaie de comprendre pourquoi.
PAULO — Pourquoi tu n'aimes pas une toile floue et baveuse?
AGATHE — Comment j'ai pu me tromper à ce point.
PAULO — Tu as cru à tort qu'une mère et son enfant pris dans une bouche ce serait...
AGATHE — Je ne savais pas que c'était un enfant...
PAULO — Il est vrai que quatre ou cinq lignes bleues, ce peut être trompeur.
AGATHE — Qu'il se laisserait porter comme ça, suspendre, qu'il se laisserait vieillir...
PAULO — Ah parce que l'enfant est vieux !?
AGATHE — Oui, c'est un enfant vieillard, qui s'est laissé figer dans une pose, une image... alors que je m'entendais à plus... à tellement plus...
PAULO — Plus de couleurs? Plus de formes?
AGATHE — Plus de mouvement! Je voulais que ça bouge, que ça change, que ça se déplace, que ça lève!
PAULO — Et ça ne bouge pas?
AGATHE — Non ça stagne, ça s'enfonce.
PAULO — Dans l'eau.
AGATHE — Dans l'eau oui, non, je ne sais pas ...dans la bouche peut-être...
PAULO — Dans la bouche?
AGATHE — Oui, il y a une ouverture, mais lui ne s'en servira pas.
PAULO — Une ouverture dans la bouche, comme c'est original, mais c'est que c'est un génie ce type! Et elle, du haut de son gros spot de rouge pas rouge, j'imagine qu'elle la voit cette ouverture?
AGATHE — Oui, elle l'a vue.
PAULO — Oh laisse-moi deviner, elle, elle va prendre la porte?
AGATHE — Elle est déjà partie.
PAULO — Parce que ça ne lève pas?
AGATHE — Parce qu'il n'y a pas d'air !
Paulo jette un regard derrière lui pour vérifier si l'autre couple est toujours là. Gwen et Lenny défigent et se dirigent rapidement vers le mur côté jardin, sous prétexte de regarder d'autres toiles. Ils auront quelques réactions discrètes à ce qui se passe derrière eux.
PAULO — Parce que si tu veux entrer à fond dans la symbolique phallique, cette ligne d'horizon qui part de la grosse broussaille de droite, regarde ma chérie, elle pèse de tout son poids sur les traits bleus à gauche...
AGATHE — Je n'ai pas parlé de...
PAULO — C'est une vilaine ligne castratrice qui frappe de plein fouet l'homme-arbre...
AGATHE — Je n'ai pas voulu...
PAULO — Alors ton enfant-vieillard, là, si tu veux qu'il émerge de la vase, qu'il s'érige...
AGATHE — Ce n'est pas le problème!
PAULO — Si tu veux que ça lève, il faudrait peut-être que le rouge arrête de faire chier avec ses traits...
AGATHE — Le rouge ne vient pas de la femme, il était là avant, ils baignent dedans!
PAULO — Et il aurait fallu que le bleu devienne rouge peut-être, qu'il disparaisse complètement!
AGATHE — Non, non au contraire. J'aurais aimé plus de bleu, plus de bleu et moins de bouche!
PAULO — Et bien va le dire au peintre!
AGATHE — C'est trop tard. Il est mort.
PAULO — Tant mieux! Car moi je lui aurais dit que sa toile est... est très décevante!
AGATHE — Ah vraiment!
PAULO — Oui, overrated comme on dit.
AGATHE — ah! bien !(elle se détourne comme pour partir, il la retient)
PAULO — (il crie) Nous voilà donc arrivés à un consensus: la toile est moche!
AGATHE — OUI! (Ils viennent de rompre, tous les deux le savent, baisse de tension. Gwen et Lenny observent les toiles sur le mur du fond.) La toile est moche Paulo. (Un temps, puis, avec un sourire triste) On devrait peut-être l'acheter tout de même, en souvenir?
Pendant ces quelques répliques, Agathe et Paulo laissent transparaître la complicité qui les a longtemps liés.
PAULO — (il éclate de rire) C'est ça, on vend la maison et on met tout l'argent sur cette toile!
AGATHE — Oh oui! ce sont nos parents qui seraient contents!
PAULO — Après on n'aura qu'à brûler la toile et tout sera réglé!
AGATHE — Ce serait plus simple de brûler la maison tout de suite!
PAULO — Oui, mais brûler la toile ça fait tellement pop art!
AGATHE — Dis plutôt que cela demande moins d'énergie de mettre le feu à une toile que de brûler toute une maison, tu vois même là tu t'économises. Tu es tiède Paulo, tiède.
Fin du moment complice, reprise des hostilités. (Gwen et Lenny se déplacent pour observer le mur côté cour.)
PAULO — Mais je la brûle quand tu veux la maison! Ça fera plein de jolies formes floues, et des couleurs vives mais sombres comme tu les aimes, que tu pourras fixer autant que tu veux, et de très près si ça t'amuse!
AGATHE — Non... Non, je ne resterai pas assez longtemps pour alimenter ton feu. (Elle se dirige vers la sortie)
PAULO — Je mettrai des broussailles, ça fera pareil!
AGATHE — Non... ça ne fera pas pareil.
Elle sort à cour.
PAULO — C'est ça, prends-là ta lucarne... (Il vient pour sortir dans la direction opposée, puis se retourne pour crier, dans la direction où Agathe a disparu) Ton beau déplacement d'air, tu sais, si on le regarde depuis ma perspective, c'est de la fermeture!
Il sort à jardin. Un temps. Gwen et Lenny reviennent au centre face public.
LENNY — Pis là, tu vois quelque chose ?
GWEN — Là-là?... toujours rien. ...Toi?
LENNY — Rien.
GWEN — Rien.
LENNY — Rien pantoute.
GWEN — Parfait.
LENNY — Cool.
Ils se regardent, s'embrassent en s'éloignant de la toile et donc du public. Noir.
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