mardi 1 novembre 2011

Julie et le 11 septembre

J'étais plus inquiète de ta réaction que de celles des autres, car c'était un peu ta ville, tes gratte-ciels sur tes posters.

(Dans le métro qui me menait à notre rendez-vous, je me remémorais ce moment que nous avions passé ensemble, quelque part entre les deux tours, pendant que François s'informait du prix. Finalement on était pas montés, trop cher. Mais toi et moi avions passé de belles minutes tranquilles, la tête renversée, à l'ombre de ces tours dont on ne voyait pas la fin.)

Je ne me souviens plus si tu avais seulement des tests à passer ce jour-là ou si tu étais hospitalisée quelques jours (cela arrivait encore parfois à l'époque), mais il avait été question de la télévision dans la salle d'attente de l'hôpital. Tu avais dit l'avoir regardée longtemps et cela m'avait mise en colère qu'on t'ait laissée faire, qu'on n'ait pas pensé que ça pouvait t'affecter (ça m'arrivait encore à l'époque de penser être la seule à savoir ce qui était bon pour toi). Tu m'avais dit ils sont venus couper le son, ça fait que les patients on pouvait juste voir les images.

Les images sans le son, sans le texte, je n'étais pas rassurée. Je voulais savoir ce que tu avais compris, ce que tu avais retenu des images pas de son.

Il va falloir qu'on se dépêche d'épouser un taliban.

Tu avais dit ça, je veux épouser un taliban. Ou un marine.

-Un marine?

-Un taliban ou un marine, je sais pas encore. Ils ont les mêmes fusils.

-C'est important les fusils?

-Oui, quand ça devient violent. Quand ça devient dangereux, faut se mettre derrière le gars qui a le plus gros fusil. Si on marie un taliban, il va nous protéger des autres fusils.

-Un taliban plus qu'un marine?

-Le marine est plus beau, mais avec le taliban on sera mieux protégées, à cause du déguisement.

-La barbe?

-Ben non! Le déguisement pour la fille, le voile.

-C'est pas anti-balles le voile. Tu peux mourir pareil.

-Mais quand la fille a marche sur la place du marché, avec son voile, on le sait tout de suite, c'est clair.

-Quoi?

-Ben que c'est pas vraiment une fille seule. Même si elle marche seule. C'est pas une fille seule. On sait à cause du voile que la fille appartient à quelqu'un. Pis pas à n'importe qui, à un gars qui a un fusil, ça fait que personne y touche à c'te fille là. Est protégée partout où elle va.

-Oui mais elle n'est pas protégée à la maison, elle n'est pas protégée de son mari taliban.

-Mais elle a juste à être fine et à faire tout ce qu'il dit. Moi je serais super fine et je ferais tout ce qu'il me demande, comme ça il y aurait pas de problème. Mon mari serait pas violent avec moi mais avec les autres, avec ceux qui pourraient me faire du mal. Ça fait que j'aurais pu de problème à marcher sur Ste-Catherine ou quand je vais dans le parc d'Archambault, je pourrais même aller dans les petites rues. Je pourrais sortir le soir pis rentrer tard pis faire tout ce que je veux. Je serais libre.

-Si t'étais la femme d'un taliban, tu serais libre?

-Oui.

-Hum...

-T'es pas d'accord?

-Écoute... écoute moi ben là..

Je t'avais sorti un de ces speechs. Un grand discours sur l'émancipation, le devenir sujet, l'autonomie. Des paroles creuses d'intello qui ne font qu'effleurer ta réalité sans y plonger.

Tu me l'avais envoyée en pleine face ta réalité, en kekes phrases toutes simples qui me l'avaient fermée raide. Parce que c'était vrai. C'est vrai que tu peux pas aller loin toute seule avec ton secondaire 4, ton revenu infinimum pis ta santé vacillante qui te fait voir des spots noirs quand tu montes l'escalier. C'est vrai que c'est pas évident pour toi de te promener où tu veux en ville parce que t'as des moments d'absence pis que des fois t'as l'air perdue, t'as l'air d'une fille perdue pis ça... ça attire pas toujours le bon monde.

Tu te fais harceler par des hommes qui pensent que tu fais le trottoir quand t'as oublié de mettre ta veste en hiver ou quand tu pognes le fixe devant une annonce lumineuse. Tu te fais intimider par des voyous qui veulent la CAM que t'as d'accrochée dans le cou. Tu fais rire de toi par des filles qui comprennent a-rien pantoute à la façon dont tu t'habilles, te coiffes, te maquilles. Tu dis comme au cirque, comme si j'étais une trapéziste dans un cirque. Parfois tu ajoutes de Russie. Ce serait quelqu'un dans un cirque qui viendrait de Russie.

Je t'ai donné un truc pour quand quelqu'un t'achales: entrer dans l'Uqam et te mêler aux étudiants. Mais une fois... même ça, ça pas faitte. Tu t'es fait agresser par un gars gelé qui t'avait suivie jusque dans les toilettes pour femmes de l'Uqam.

Je me souviens que tu m'as regardée droit dans les yeux, vraiment déçue que j'aime pas ton plan de mari taliban, pis que t'as eu un gros soupir qui m'a enlevé toutte mon air. T'as demandé ben comment debord qu'une femme se protège? T'as demandée ça à moi, ta grand soeur. Pis je me souviens que j'ai eu comme un blanc.

Tu disais une femme mais ça pouvait aussi bien être un enfant ou un homme faitte sur un frame de chat. Ce n'est pas le sexe qui compte mais la largeur du poignet.

Comment une femme se protège. J'ai cherché vite. J'ai enligné les réponses. Ce qui me venait. Toujours savoir où est la sortie. Pas mettre de talons, être prête à courir anytime. Pas faire de conneries, de dépenses folles qu'après t'es pognée pour faire des choses que tu veux pas faire. Vivre de peu. S'en garder. Toujours en avoir de caché quelque part. Toujours se garder un morceau de secours, un morceau à soi, toujours avoir une porte de sortie, un moyen de ne pas accepter l'inacceptable, un moyen de se faire respecter, de respecter ses limites.

Mais t'avais dit si je les connais pas moi, les limites, si je le sais pas ce qui est acceptable ou pas, si je le sens pas quand quelqu'un va trop loin avec moi, si je le sais juste quand yé trop tard. Je t'avais dit les autres. Les autres vont le savoir. Ça prend des autres pour te le dire quand c'est le moment de crier non, pis pour t'aider à passer à travers les conséquences d'avoir dit non. Ça prend une gang, les coudes serrés, ne pas rester seule, refuser de rester seule, refuser de disparaître, crier, et si personne répond crier plus fort, ou différemment, essayer ailleurs, avec d'autre monde, ne pas avoir peur de déranger, ne pas avoir peur.

Je t'avais dit même une femme pas forte pas riche peut se faire respecter, même un gars gros comme un pou. T'avais demandé encore comment, comment. À bout d'idées, je t'avais dit je vais essayer, je vais le faire, ok? Après je pourrai te dire comment.

Je t'avais dit du haut de mes chevaux imaginaires, t'inquiète fille, je vais te montrer.

Ouain.

C'est pour ça que cet été tu m'as demandé comment tout ça a pu arriver, au printemps.

Comment ça a pu arriver à ta grande soeur, celle qui est allée a'école. Et pourquoi la police fait rien, pourquoi personne fait rien, pourquoi je ne fais rien. À nouveau, le blanc.

J'ai pas su me faire respecter, faire respecter les limites, je ne me suis pas gardé de porte de sortie, je ne m'en suis rien gardé de caché, j'ai tout donné, ou laisser prendre, rien économisé de moi, rien gardé pour moi ou pour toi, je n'ai pas su m'attacher des autres, pas su ne pas rester seule.

La réalité dont tu parlais m'a frappée dans face quand je me suis retrouvée avec des dizaines de boîtes trop lourdes pour moi, avec des meubles qui me dépassaient de partout, avec trois étages d'escalier à monter pis personne qui retourne mes appels.

Le camion pressait pis mes bras craquaient pis le dos lâchait pis mon eau se perdait dans le sang du ventre pis vous n'avez pas de nouveau message pis fallait que je pense vite et l'idée m'a traversée. L'idée. Combien je vaux. Pour vrai là. Combien mon cul vaut. Je suis encore belle-pour-mon-âge, j'ai un corps correct, rien d'extraordinaire mais correct, si j'avale pas ça vaut combien? Assez pour faire déplacer le frigidaire?

Pis si là là ça marche, si today je suis assez cute, qu'est-ce qui me dit que dans quelques années, si j'arrive pas à le payer c't'appart-là pis que je dois repartir un jour? Si je ne suis plus assez jeune pour passer pour cute quand il y a moins d'éclairage, la prochaine fois je ferai comment?

un homme m'a dit ça le soir de ma fête :
t'es encore belle mais ça durera pas

comme si je ne le savais pas
comme si le savoir de ça n'était pas déjà logé dans ma tête
dense comme un os

comme si la détresse
anthropologique

***

un mois a passé

je m'en viens pas pire avec la clé anglaise

j'ai mis des ti-coussins sous les électros

je me débrouille toute seule

je m'entraîne tous les jours ou presque, environ quatre fois par semaine

je regarde mes bras dans le miroir presque tous les jours, pour voir si ça pousse, si ça prend

je désire avoir du muscle. plein. partout.

Avoir et non être musclée. Je n'ai jamais été vraiment cut et les objectifs de mon entraînement n'ont rien à voir avec ce que je suis, avec ce que je ne peux changer dans ce que je suis, mais bien avec ce que je veux avoir à mettre dessus, à étaler sur, autour.

Je veux avoir du muscle comme une substance à tartiner.
Je veux en avoir assez pour m'en mettre partout.

Parfois je dis du muscle et parfois je dis du musc et parfois je bafouille et je dis lom, avoir delom à étendre partout autour, en mettre une couche là où la peau est fragile, étendre du dur dense pesant qui recouvre, voile et protège. Delom la barricade.

Dans le miroir, je me regarde disparaître derrière le dur.

Je veux avoir du muscle plein partout pour être entièrement recouverte du corps de l'homme. De la force de l'homme qui m'a fait violence. Pour l'emmener avec moi partout où je vais, pour être protégée partout où je vais, pour que toujours il me tienne dans ses bras, pour qu'il me garde, pour qu'il me garde

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