dimanche 23 octobre 2011

Lettres persanes

J'ai rencontré quelqu'un qui va à New York disparaître. Je me suis dit la même ville que toi, pour faire la même chose.

Tu disais là-bas personne ne me reconnaîtra à l'épicerie, personne ne murmurera dans mon dos quand je marcherai dans la rue, même à Montréal ça peut arriver, Montréal c'est pas assez gros, il faut que j'aille à New York. C'était ton rêve d'adolescente, les posters immenses dans la chambre, la destination de toutes les fugues. La première fois que les policiers t'ont rattrapée, tu leur as parlé en anglais, espérant qu'ils te ramènent là-bas au lieu d'ici. C'est pas que t'aimais les States tant que ça, c'est juste que là-bas ça semblait possible, se perdre dans la foule.

Tu disais je veux aller vivre dans une place où mon nom ne veut rien dire.

Autant tu vis dans la marge, autant le gars qui part pour New York habite le centre. Travail, études, famille, amis, activités, sport, filles, party. Toi rien et lui tout. Et pourtant c'est pareil, dans l'élan.

J'ai essayé d'avoir une conversation avec lui, son téléphone sonnait sans arrêt. Les deux téléphones, le fixe et le mobile. Et on pouvait entendre les «ding!» des messages qui entraient sur son ordinateur. Non-stop.

S'il passait plus d'une heure à me parler, plus d'une heure sans prendre ses courriels, sans retourner ses appels, tous ces «messages» allaient s'accumuler. Un jour sans donner de réponse, et les choses risquaient de devenir incontrôlables. On aurait dit qu'il était pris en otage par les gens qui l'aimaient.

On sait que ça existe, on en a entendu parler, mais c'est autre chose de le voir en vrai.

Je reçois en moyenne deux appels par jour. Tu reçois un à deux appels par semaine. C'est notre normalité.

Je reçois cinq ou six courriels personnels par semaine. Certaines personnes en reçoivent plus de dix par jour. Tu peux me croire, je l'ai vu de mes yeux.

Tu n'as pas d'ordinateur. Tu n'as jamais eu d'adresse courriel, et il y a des années que je t'ai vu écrire autre chose que ton nom.

Tu as des activités trois demi-journées par semaine qui se déroulent à deux endroits différents. Avec la famille d'accueil, ça fait trois lieux, trois espaces dans ta vie. Quatre si on compte l'hôpital. Cinq avec le centre d'achats. Avec notre rencontre, en tout, ça te fait une quinzaine d'heures de «bookées» par semaine. Tu travailles fort à combler le reste, le vide. Plus souvent qu'autrement, tu fais des tours de métro.

Le gars dont je te parle, il a des cours à l'université, il a un travail, il s'entraîne le matin avant de partir et, le soir, il voit des amis et tente de rester en contact avec la vie culturelle montréalaise. Faudrait que tu vois son horaire, le découpage du temps.

Tu ramasses tes sous pour te payer une sortie au cinéma par semaine. Tu y vas le mardi-quand-c'est-moins-cher. Tu y vas seule. Le lundi matin, tu prends ton café avec moi, les autres matins, tu le prends seule. Moi aussi. Parfois, quand je te vois raconter ta semaine à la caissière du Jean Coutu, je me reconnais, et je me permets de t'avertir: elle t'a demandé si tu allais bien par politesse.

Le gars de New York me dit que sur ses 1000 contacts sur facebook, il y en a au moins 500 qu'il a connu personnellement, à un moment ou à un autre de sa vie. 500 personnes dont tu peux dire le nom. Il faut essayer d'imaginer. Imaginons quelqu'un qui aurait eu des amis dès le secondaire, et qui en aurait conservés, et qui s'en serait fait d'autres au cégep, puis à l'université. Quelqu'un qui non seulement serait apte au travail, mais qui aurait occupé divers emplois lui ayant permis d'accumuler les collègues, les clients. Il a des activités sociales où il fait des rencontres. Il a une famille. Et même une famille élargie, des tantes, des cousins. Il a des parents par alliance. Il y a la blonde et les ex dans le décor, il y a la famille de la blonde, il y a les amis et la famille des amis. Tout cela se ramifie dans une gigantesque toile d'araignée et lui au centre, soutenu ou pris.

La première fois que tu as doublé, tes amis sont partis pour le secondaire: le lien ne s'est pas refait. Tu n'as pas terminé le secondaire, pas trouvé d'emploi et la maladie a fait peur aux gens de ton âge. Tu as dû déménager pour obtenir des soins qui n'étaient pas offerts dans ta région. Tu as perdu tes derniers contacts et n'a pu t'en faire d'autres: il t'es interdit de travailler ou d'étudier, sous peine de perdre ton revenu. Tes parents sont pour la plupart morts ou à des centaines de kilomètres. Si on comptait toutes les personnes à qui tu adresses la parole dans une semaine, ça ferait combien: cinq? huit? dix avec la caissière?

J'ai souhaité mettre des humains autour de toi, t'entourer, t'inclure. Te tisser une toile. Famille et amis. Pour te soutenir, te backer au cas où il m'arriverait. J'ai souhaité asseoir mon enfant sur tes genoux et te dire te voilà marraine, pour la vie.

Quand ma toile s'est trouée et que je me suis retrouvée à faire des tours de métro à tes côtés, tu as deviné sans que j'aie besoin de rien dire. Tu avais compris, peut-être avant moi. Il ne voulait pas d'un enfant qui aurait pu être toi.

Je n'ai jamais voulu croire à la malédiction familiale.

Jamais foutu, jamais joué d'avance.

J'ai juré qu'aucun d'entre nous ne finirait retiré du monde, à l'asile ou en prison. Je nous ai voulus dehors, dans la masse, confondus.

En voiture, à vélo, dans les tourniquets du métro, dans les corridors de la piscine, prise dans le rythme qui nous emporte tous (oui, nous avec tous), je ne suis jamais vraiment exaspérée par la densité du trafic.

Impatiente mais ravie ralentie sur la 40 entre deux vans, et toi sur le siège passager qui rit qui rit car ce doit être que nous y sommes arrivées, nous avons réussi à fuir assez loin et sommes maintenant dans la grande ville pour vrai, perdues dans la jungle des machines, dissimulées, anonymes, protégées.

Par moments la fatigue de courir après ce train où la société file vers son but. Ne pas vouloir être laissé derrière. Ne pas vouloir être de ces invisibles qui s'éteignent derrière des murs. Ne pas vouloir être de ces gens qui meurent sans bruit et que personne jamais ne viendra venger.

Parfois j'ai l'impression que nous sommes toutes les deux à courir sur les rails et que j'arrive à poser la main sur la barre de fer mais avant que je puisse mettre un pied sur la marche le vent me soulève comme dans Lucky Luke.

Parfois j'arrive à sauter dans le train en marche et je me retourne pour te tendre la main et parfois tu tends la main et parfois tu regardes ailleurs tiens des fleurs.

Parfois j'ai l'impression d'être à l'intérieur du train et de te tenir par la main à travers la fenêtre ouverte, comme un cerf-volant. Parfois j'ai peur que le fil ne cède. Parfois je ne sais plus si tu désires vivre sur le sol ou dans l'air, si c'est moi qui te force à courir.

Parfois j'ai l'impression d'avoir ma place dans le train.

Parce que je reçois plus d'appels que toi, parce que je reçois des courriels, parce qu'il m'arrive d'aller accompagnée au théâtre, parce qu'il m'est arrivé d'avoir des invités à l'appartement, parce que parfois je passe inaperçue, parce qu'on me demande l'heure; mais est-ce assez est-ce suffisant pour être assise dans le train au fond du siège le bras sur l'accoudoir.

Parfois l'écart semble infranchissable. La différence va au-delà de ma capacité à la comprendre, à l'appréhender pour la réduire.

Tu te souviens, la première fois que j'ai assisté à une fête du Nouvel An? Le privilège que c'était. L'excitation que j'avais ressentie, la peur aussi, lorsque que sur le coup de minuit tous ces gens se sont mis à crier des chiffres à rebours, puis à rire et à taper des mains, à se serrer dans leurs bras et à se donner des becs sur la joue. Avant même que je ne puisse demander à mes voisins de table ce qui se passait, plusieurs inconnus venaient vers moi, me serraient contre eux et m'embrassaient sur le visage. Ils en venaient toujours d'autres, à la chaîne, jusqu'à ce que les battements de mon coeur lancé à toute allure débordent dans un sanglot qui ne fut pas compris. En quelques minutes, j'avais été davantage touchée que dans le reste de ma vie.

Encore aujourd'hui, il m'arrive d'avoir une impression semblable, celle d'être un voyageur venu d'une contrée lointaine, à l'époque où l'on pouvait encore venir d'ailleurs. La différence devient tangible lors des événements rassembleurs. Noël, anniversaire, naissance et mortalité. Les déménagements aussi. Cela me fascine que des gens puissent éviter de payer des déménageurs et trouver cela... ordinaire. J'ai même connu quelqu'un qui n'avait pas fait ses boîtes. Le matin du déménagement, ses amis avaient trouvé ses livres encore dans la bibliothèque, la vaisselle dans l'armoire. Tout était à faire et cela semblait aller de soi. Alors que pour moi c'était on marche sur la lune. Pour elle, c'était la moindre des choses. Pour nous, étrangeté, exception, miracle, E.T.

Je n'ai réussi à trouver personne pour m'aider avec mon déménagement. Il fallait payer pour pallier le manque de bras, pour pallier l'absence de communauté, de gens autour, l'absence de structure, de fils, de tissu social.

Sans humains autour, sans moyens dedans, une femme encore jeune a un dernier recours. D'en être rendue là m'a fait manquer à mes promesses et contredire les réponses que j'avais apportées à tes questions après le 11 septembre.

2 commentaires:

  1. Ce texte est touchant, renversant, criant de vérité. La vie est dure, oui, et les êtres humains sont très souvent décevants. Nous vivons dans une époque de consommation effrénée où les relations sociales apparaissent souvent comme des biens de consommation qu'on exhibe fièrement, question de bomber le torse en se sentant important. Dure époque. Impitoyable réalité. Du coup, la solitude est toujours mis en relief. Par contraste.
    Merci pour ce texte, Mâ.

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  2. Bonjour Anonyme.

    Je voulais écrire sur la solitude. Sur la solitude subie, certes, celle qu'on ne choisit pas, mais aussi sur la solitude en tant qu'elle peut être ardemment désirée.

    Je ne sais pas si ce que je décris est un trait d'époque. Il me semble qu'il y a toujours eu des gens «dans» le train et des gens sur le bord des routes. Ce qui me semble un trait d'époque par contre, c'est qu'aujourd'hui il est davantage permis de se poser la question à savoir s'il vaut mieux être dans le train ou sur la route, emportés dans le groupe ou laissés pour compte; du moins je crois qu'on se le demande davantage, mais je suis peut-être trop optimiste...

    Je sais en tout cas que ma soeur n'aurait sans doute pas réussi à se construire une vie digne de ce nom à une autre époque.

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