samedi 22 octobre 2011

L'adresse concrète

la bouteille à la mer ne suffit plus
j'ai besoin d'une adresse plus directe, plus incarnée
une convention qui aurait davantage d'emprise sur moi
un effet de structure

tu m'as dit cette semaine, je suis née deux ans et deux mois après toi
tu avais fait le calcul
nous avons été vivantes en même temps plus de trente ans
cela te semble énorme car le double du temps passé avec notre mère

trente ans témoins des mêmes scènes, chacune à sa façon
deux regards
des fils qui se touchent par instants

à chaque semaine ou presque depuis maintenant 12 ans, tu attends notre rencontre hebdomadaire, et parfois c'est moi qui l'attend le plus

ta revue de la semaine, ta saisie de la réalité, tes questions, mes réponses trop souvent toutes faites, ton insatisfaction, mon effort pour trouver une meilleure réponse, ta capacité de trouver toujours une nouvelle question

ensemble nous tâchons de trouver des solutions aux petits et gros problèmes de la vie, nous espérons mieux pour toutes les deux, nous espérons pour le mieux

ma chérie j'ai l'espoir usé, et c'est une grande fatigue de continuer, j'aimerais me reposer un peu, écrire sans avoir à tout expliquer, ne plus avoir à dessiner le paysage mais seulement le traverser

pour ça j'ai besoin de nos souvenirs communs, de nos émerveillements, de nos bêtises, de notre complicité, pour continuer j'ai besoin de toi

parler à toi, de toi, à travers toi
écrire depuis nous

m'accrocher fermement à ta voix, à cette façon si particulière que tu as de t'adresser à moi, de me parler sans détour et sans retenue et de continuer de le faire même si systématiquement nos opinions divergent, ta façon d'écouter et de tenir compte de mes propos comme étant possiblement exacts quoique différents des tiens

deux pensées, deux rythmes, deux gammes qui fausseraient à vouloir se confondre mais qui aiment parfois tricoter une mélodie, deux portées qui se croisent et échangent quelques notes avant de repartir chacune dans sa chanson

ce n'est pas que j'aie cessé d'avoir des scrupules, à l'idée d'utiliser notre dialogue, j'ai encore peur de te manquer de respect, d'exposer quelque chose de «sacré» à mes yeux, de t'exposer toi

mais cette année n'est pas une année comme les autres
tu l'as bien senti
il devient urgent de changer les règles
d'urgence je dois me donner quelque chose
un repère dans le monde

julie
ce qui me reste
ce pour quoi je reste
la confiance que tu me portes
qui s'est construite au fil des années, des expériences
des rires en cascade

ce que j'ai fini par mériter
et que je conserve quand je perds le reste
ta foi inébranlable en ma bonté
le seul miroir à ne pas s'être brisé

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