lundi 23 août 2010

Le choix de sophie

Mon moment préféré de la journée était le soir
ces quelques heures baignés de silence et de pénombre
entre le coucher des enfants et l'arrivée du père
l'accalmie

le décor se vidait
des cris de mon frère
des rires de ma soeur
pareillement stridents
et de mes plaintes
les fausses notes

dans le lointain le tam-tam de la sécheuse
enveloppait la maison de sa transe
j'attendais patiemment que le doux
roulement du lave-vaisselle
étouffe les craquements des pas
je ne me cognais jamais dans le noir

je venais me poster dans le corridor là où
je n'avais qu'à pencher la tête pour la voir
assise à la table de la cuisine
éclairée par la seule ampoule encore allumée
ma mère lisait

elle était seule
à se détacher de la pénombre
elle était seule et c'était déjà
le spectacle

son visage absorbé n'avait aucune des expressions
de tendresse ou d'inquiétude
qu'elle nous prodiguait généreusement

ses gestes étaient lents et je regardais
ses mains vides
d'enfant et de casserole
tourner les pages

sans rien de maternel
son regard me paraissait plus pur
dépouillé

par moments elle levait la tête
et regardait vers l'horloge
alors l'inquiétude revenait habiter le tableau
et cette autre expression que je ne savais pas nommer
mais que je savais liée à l'attente de mon père

ma mère rajeunissait dans cette attente amoureuse
dans cette supplication adressée à la nuit
et je retenais mon souffle jusqu'à ce qu'elle baisse
à nouveau les yeux vers le livre

vers l'un de ses romans en anglais qui rendaient à tout coup
à ces traits leur fixité
ce lisse, ce poli de la mer calme

à nouveau elle ressemblait au vieux sage
à la plante indifférente
sereine

***

un soir qu'il se faisait tard
j'étais sur le point de m'arracher à l'image
de regagner mon lit
quand j'ai vu ma mère lâcher le livre

elle tenait ses mains devant sa bouche en regardant droit devant elle quelque chose qui la terrifiait je voulais courir vers elle courir à son secours mais je n'étais pas censée être là censée voir

le lendemain et les jours suivant je la surpris à pleurer en cachette

elle me disait ce n'est rien ce n'est rien seulement... seulement un livre c'est juste un livre

je voulais savoir elle disait non
que ce n'était pas pour les enfants
que quand je serai grande

je la questionnai tous les jours ou presque
et maintenant ?
et maintenant est-ce que tu vas me le dire ?

je me souviens que cela a pris du temps, que les semaines passaient et qu'elle ne voulait pas parler, je me souviens qu'un jour elle m'a dit c'est l'histoire d'une femme à qui on demande de choisir parmi ses enfants

la mère ne peut sauver qu'un seul de ses enfants, elle doit en choisir un ou les voir tous mourir alors elle décide de sauver son fils

et les soldats emportent la petite fille
et la tue

j'avais eu ma réponse

j'avais la réponse et je ne pouvais plus dormir
ma mère avait terminé le livre depuis longtemps
elle en lisait d'autres
et son visage nocturne avait retrouvé sa beauté tranquille
mais je n'étais pas rassurée

je pensais sans arrêt à cette histoire dont il me manquait un morceau
alors pour en finir je lui avais demandé
pourquoi
pourquoi l'un et pas l'autre
parce que c'est un garçon ?
la mère aimait mieux avoir un garçon qu'une fille ?

ma mère avait ri à cette suggestion
mais non voyons...
et elle avait ajouté comme si c'était une évidence
elle choisit le garçon parce que c'est l'aîné

j'étais repartie avec ça
ce morceau-là
je le retournai sur toutes ses faces
pendant quelques jours
avant de revenir à la charge
pourquoi l'aîné

ma mère avait répondu sans hésiter
sans avoir à réfléchir

la mère choisit l'enfant qui a passé le plus d'années auprès d'elle
elle aime davantage l'enfant avec qui elle a passé le plus de temps
c'est bien normal tu ne trouves pas

***

beaucoup de gens disent j'étais différent
oh moi je n'étais pas comme les autres
je me sentais à part etc.

je le dis dans un sens particulier
c'est-à-dire que c'est l'absence de différence qui...
dans ma famille,...

comme enfant, je n'étais pas spéciale
je veux dire... not challenged

je n'étais pas dans une classe spéciale, je ne rencontrais pas de difficultés à l'école ou lors de mes activités parascolaires, je n'avais pas de trouble d'apprentissage ou de comportement, je n'avais pas besoin d'aide aux devoirs, pas besoin que l'on surveille ce que je faisais le soir ou sur l'heure du midi

j'étais libre comme l'air et je m'envoyais moi-même en punitence lorsque je faisais des fautes


j'avais des amis et des loisirs qui me tenaient loin de la maison et déjà on parlait de m'envoyer en pension

***

ma mère était une femme occupée
en plus de tout ce qu'il y avait à faire dans la maison
ma mère aidait mon grand frère et ma petite soeur
avec leurs devoirs
et tout le reste

je la voyais courir à droite et à gauche pour leur trouver une aide spéciale, un support supplémentaire, de l'encadrement, des amis. bien souvent elle n'en trouvait pas et devenait l'aide, le support, la compagne de jeux

pendant l'année scolaire, les seuls moments où je pouvais être seule avec ma mère plus de quelques minutes étaient quand elle démêlait mes cheveux et lors de nos rendez-vous secrets, le soir, quand elle me croyait au lit

j'attendais l'été

***

j'essaie de me souvenir du nom de ce film où il y a un enfant-robot, sa mère adoptive lui dit qu'elle l'aimerait davantage s'il était moins parfait, s'il avait des manques à combler, des défauts, des faiblesses

je ne comprenais pas cette réplique de la mère alors la mienne m'avait expliqué: une mère aime davantage un enfant qui a besoin d'elle

***

lorsque mes parents ont reçu la lettre d'acceptation à Notre-Dame, il a été question du réaménagement de la maison après mon départ en pension, ma soeur allait prendre ma chambre et on allait tranformer la sienne en atelier de couture. lorsque je viendrais en visite, je pourrais dormir au sous-sol. lorsque je viendrais en visite

même avec le bruit du lave-vaisselle, impossible de monter les marches sans qu'on entende, si je partais en pension, je n'allais plus jamais la voir seule, je disais et mes cheveux, je ne sais pas faire toute seule avec eux, elle disait de ne pas m'en faire, elle disait on te les coupera

j'ai fait une sorte de crise je crois, je n'arrivais plus à respirer

mes parents ont décidé d'annuler mon inscription à Notre-Dame

***

je devais avoir douze ans quand ma mère m'a demandé si cela me dérangeait que ma soeur soit la préférée de ma grand-mère. je ne comprenais pas l'intérêt de la question. d'abord je ne voyais pas ce que cette relation privilégiée avait de particulier, ma soeur n'était-elle pas la préférée de l'autre grand-mère également, et des tantes et des voisins et des amis de la famille ?

ma mère paraissait inquiète que je sache tout cela, elle voulait me rassurer: ce n'est pas qu'on ne t'aime pas tu sais, c'est juste qu'avec ta soeur c'est différent, tu sais, elle est ...spéciale

oui, je sais

je sais, je sais le rire, je sais les yeux, je sais la voix cristalline et la peau satinée, je sais les dents et les cils de poupée, je sais le chant de l'oiseau et les doigts de fée, je sais la sensualité innocente, je sais l'avidité charmante, je sais l'ignorance comique, je sais la spontanéité, je sais le brut, le nature, et bien sûr le talent, celui qui ne s'apprend pas. je sais tout cela et moi comme les autres je suis séduite, alors non je ne suis pas «dérangée»

c'était comme si on me demandait si j'acceptais le fait d'avoir deux bras plutôt que trois: c'est comme ça, ça a toujours été comme ça, on n'y peut rien

j'ai dit que ça ne me dérangeait pas
qu'il y a avait de la place pour tout le monde
que ça ne me dérangeait pas d'arriver troisième
en autant qu'il y avait trois places

***

quand il a été question que mes parents se séparent
et que ma mère retourne vivre dans sa famille
à l'autre bout du Québec
elle a dit je ne pourrai pas tous vous emmener avec moi
votre père ne doit pas rester seul
s'il reste seul il mourra

alors elle m'avait regardée
et elle l'avait dit: c'est toi qui restera

***

de nombreux étés j'ai fait le long voyage
j'ai revu ces gens qui avaient soutenu ma mère
pendant sa maladie

souvent je leur ai demandé
comment ma mère avait « vécu » sa mort
ce qu'elle avait appréhendé

ils disent tous la même chose
que ma mère ne craignait pas la mort
mais qu'elle ne pouvait accepter de mourir
à cause de mon frère et de ma soeur
qu'elle ne pouvait être sereine à l'idée de les quitter, de les laisser seuls
que l'inquiétude pour eux était plus forte que sa paix intérieure

j'aurais dû m'arrêter
m'en tenir là
mais à chaque fois il a fallu que je demande
si ma mère avait parlé de moi
si elle s'était inquiétée à l'idée de me laisser seule

ils disent tous la même chose
que ma mère n'avait aucune crainte me concernant
qu'elle savait que j'étais forte, que je me débrouillerais

que si ça n'avait été que de moi

***

je pense parfois
que si ce n'avait été que de moi
ma mère serait morte sereine

et je revois le visage blanc
dessiné par la nuit

1 commentaire: