vendredi 3 septembre 2010

Pour en finir avec l'été

enfin l'automne
l'été n'est jamais ce qu'il devrait être
peu importe si j'essaie d'en faire un moment de détente
une saison de plénitude contemplative
à mi-chemin, juillet ramène son angoisse tiède
et toujours dans les meilleurs bouts
après une journée tranquille
une heure vide

toutes ces semaines sans échéance,
sans date, sans obligation,
finissent toujours par me rendre malade

depuis des années, l'adolescence peut-être
trois mois sans examen, sans évaluation,
sans notes en marge du professeur
trois mois sans commentaires
trois mois sans mots de l'autre
trois mois à faire sans l'autre
la désolation

ce n'est pas tant la note qui compte
que ce qui vient juste avant
le regard de l'autre sur mon cahier
sur mon dessin, sur mes écrits

les examens à choix multiples
corrigés par ordinateur
ne m'ont jamais procuré le moindre soulagement

ce n'est pas la note
c'est le regard
somebody is watching

***

pur moment de plaisir solitaire à jouer dans l'eau et dans l'herbe, des heures de vie dépensées à ne rien faire, ne rien faire d'important, ne rien faire de significatif, ne rien faire qui compte, et constater que cela ne change rien, que je pourrais ne rien faire demain aussi, que je pourrais ne pas me lever demain et que cela ne changerait rien, rien pour l'autre, ne pas être indispensable, danger de mort, on va venir me chercher, on va venir me sacrifier, moi l'inutile, la fille en spare, la tapisserie, besoin de croire que ce que je fais est nécessaire et surtout... que je suis la seule à pouvoir le faire, pour qu'on me choisisse, oui, qu'on me choisisse en cas de météore ou de naufrage sur une île déserte, besoin de croire que je travaille assez fort à faire ce que seulement moi peut faire, assez fort pour avoir une place de l'autre côté de la ligne, une place dans le bateau de sauvetage, une place dans le bunker

si assez de gens reconnaissent la valeur de mon travail, alors le nazi décide de me garder en vie, pour le travail, pour le travail essentiel, on ne garde que les essentiels au royaume de sophie, mais si mon travail est essentiel alors une absence au travail doit avoir ses conséquences, un retard dans le travail doit nécessairement être puni, l'été je me mets à craindre des représailles, juillet j'attends ma punition, quelqu'un à quelque part doit bien savoir que j'ai pris la journée off, le stress entre en jeu, inventer la punition c'est inventer le regard de l'autre, j'appréhende les conséquences de mon repos, celles qui garantissent ma place parmi les élus, je me convaincs que je vais payer pour le sommeil, pour la télé, le stress arrive en sauveur, le stress libère de l'angoisse, le stress éloigne la mort, enfin l'automne

***

mon article a été lu, évalué
ma thèse a été lue, évaluée
j'ai une foule de corrections à faire
en plus de préparer la soutenance
en plus d'écrire la communication pour la colloque
en plus d'écrire l'autre article
on exige de moi
j'ai des comptes à rendre
je suis débordée
c'est la rentrée

le stress a repris le flambeau abandonné dans la neige
somebody is watching

mon stress tend à pallier l'absence de dieu
somebody is watching

la fonction de dieu
je ne peux l'énoncer qu'en anglais
la langue que parlait ma mère avec les adorés

***

sur le plan de l'amour je n'avais aucune chance d'arriver première
ce qui ne m'avait pas posé problème
avant le choix de sophie
après... il fallait se montrer indispensable
avoir un caractère unique
aucun des autres enfants ne pliait les serviettes
aucun ne se portait volontaire pour essuyer la vaisselle
aucun ne vérifiait que les clés étaient dans la sacoche
c'était la place libre
ma place

je me suis rangée du côté du staff
là où on ne pouvait me virer
là où on a toujours besoin
au service des invités

comme manoeuvre c'était stupide
plus je me faisais son helper
plus je lui confirmais que je n'avais pas besoin d'elle
ce qui ne faisait qu'ajouter à la distance

ma mère et moi parlions des problèmes des enfants
j'ai commencé très tôt à parler des enfants sans m'inclure
à me considérer comme son égale
à me précipiter non pas dans ses bras mais à ses côtés
au seul endroit que je voyais vide
mais là aussi j'ai échoué
je n'étais pas l'homme de sa vie

***

peu avant sa mort
elle m'a demandé de ne plus l'appeler par son prénom
elle voulait qu'on l'appelle maman
je n'ai pas su changer assez vite une habitude prise dix ans plus tôt

***

je me sens beaucoup mieux maintenant que je peux m'appuyer sur les remarques et les suggestions des évaluateurs, maintenant que j'ai la liste des éléments à corriger dans l'article, maintenant que de l'autre je sens une demande

c'est infantile, je sais, d'avoir besoin pour exister que quelqu'un ait besoin qu'on existe

je dois être bien immature pour avoir besoin d'être lue, besoin que mon travail soit annoté, commenté par quelqu'un d'autre, pour avoir à ce point besoin que l'on me renvoit la balle, qu'un dialogue s'instaure entre mes phrases et celles des autres

j'ai plus de trente ans

et cela fait plus de 15 ans maintenant que l'absence de dieu m'est apparue dans sa clarté implacable, 15 ans que je fais sans, 15 ans et pourtant je ne sais toujours pas me passer d'une adresse, me passer d'un tu à qui je, me passer d'une instance occupant la fonction de dieu

je me déteste de ne pas savoir écrire autrement qu'à quelqu'un
je me méprise de ne pas pouvoir faire sans l'autre
mais si vraiment c'est ma posture
si je n'arrive plus à me dé-placer
si c'est la seule façon pour moi de bien vivre
alors à dieu va !

il faudra faire avec

***

Elizabeth Gilbert rappelle qu'autrefois les créateurs n'étaient pas seuls responsables de leurs créations. Chaque culture avait sa version d'une créature magique ou d'un esprit divin qui assistait l'artiste dans sa tâche. Elle remarque qu'à l'Antiquité et au Moyen-Âge les artistes et les écrivains étaient moins déprimés, moins angoissés, moins alcooliques et toxicomanes, moins suicidaires. Ils se sentaient moins bons à rien et avaient moins la grosse tête, car ils ne se sentaient pas seuls avec leur objet. À leurs yeux et aux yeux des autres, ils n'étaient pas seuls à porter le poids de la création.

Elizabeth Gilbert parle de cette impression d'avoir avalé le soleil. Et de comment créer seul peut tuer quelqu'un.

Je cherche le moyen de ne pas créer seule sans pour autant sombrer dans la croyance religieuse. Je cherche le moyen de ne pas être avalée. Ni par la foi ni par l'oeuvre.

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