mardi 3 août 2010

Aragorn au club med


il n'y a plus de chevaux ni d'épée
que ces longues éponges que l'on nomme « frites »
mais ce n'est pas une raison pour s'abandonner
à la nostalgie de l'épopée

non il ne s'agit pas pour moi
de succomber à la mode ambiante
du goth

(j'ai trop vu de ces guerriers noir et argent
échapper un cri
parce que l'ennemi s'était aventuré
à marcher sur leur cape)

il s'agit seulement de savoir si j'ai perdu la bataille
si je l'ai au moins livrée
ou si j'ai déserté avant

***

aragorn au club med
cyrano au bordel
l'harmonica à la retraite
le géant de pierre regarde ses mains vides
mes petits amis

mes petits, mes frères
le néant les a emportés

le néant est revenu
et cette fois ce fut eux
que j'ai senti
me glisser d'entre

ce sont pourtant de bonnes grosses mains
ce sont pourtant de bonnes mains

***

le géant de pierre est assis au bord de la piscine
un cocktail entre deux doigts
il tripote le tube de crème solaire
en se demandant s'il n'a pas oublier un truc
s'il n'a pas laissé une marmite sur le feu
avec les enfants dedans

***

je voulais tuer le dragon
pour protéger les fées
j'étais prête à donner ma vie
pour les enfants de l'épave

j'avais bien affuté mes armes
je m'étais préparée pour la bataille
je m'étais préparée mais pas
à ce que les enfants soient le dragon

***

j'aurais dû m'en douter
ils aimaient vivre au coeur d'un rosier

***
je ne me sais plus très bien ce que j'ai fait
devant ces yeux de reptile trouant
le visage de l'amour

je crois que j'ai fait marche arrière
mais je ne suis pas sûre
peut-être ai-je vaillamment livré bataille
peut-être ai-je perdu
je voudrais être sûre d'avoir simplement perdu

allongée sur ma serviette de chez Sears
je me souviens avoir fait des survivants
je me souviens les avoir laissés vivants
avec leurs yeux fous et leur bouche pleine d'écailles

je me souviens qu'ils n'en finissaient plus de sombrer
« dans l'abîme du rêve »

je les ai laissés dans cette souffrance sourde
celle qui ne s'entend pas elle-même
dans cette misère de l'esprit et des sens
contre laquelle je ne pouvais rien
je crois

je crois que je n'y pouvais rien
je crois que j'ai tout fait
mais je n'en suis pas sûre

je ne suis pas sûre d'avoir vraiment tout tenté
alors je ne peux pas vraiment être cette jeune femme
qui se préocccupe de sa ligne de bronzage

j'aimerais être sûre
de la fin
quand bien même ce serait
la catastrophe annoncée par l'ancêtre

j'aimerais avoir la certitude du Héros, du Témoin

habiter le jardin d'un grand récit sans zone grise

et vivre sous le soleil
la hache enterrée
des cerises plein les joues

***
je n'aurais qu'à mettre
le tablier humoristique
empoigner la fourche de métal d'une main
la bière citronnée de l'autre
et me faire un barbecue de dragon

sans craindre que le goût du sang ne soit trop familier

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