Qui s'éloigne
Et moi
Je suis immobile
Chaque jour, je l'encourage à me quitter. Je fais les exercices pour la faire descendre. Je fais l'ostéo, l'acu, les tisanes de sorcière, les danses tribales et le reste. Pour qu'elle me quitte.
Si ce n'était de la menace d'une intervention médicale, je lui laisserais plus de temps, prendre son temps. En fait, si ce n'était de mon âge et de ses risques, je la garderais bien tout un mois de plus.
Ce n'est pas que je n'ai pas hâte de la voir, au contraire.
Les yeux, surtout.
C'est que c'est une voie à sens unique. On ne peut qu'avancer toujours dans la même direction. Une fois sortie, elle ne pourra pas revenir, de temps à autre, se blottir dans la poche kangourou.
Recouverte de ma peau.
Sortie, je la verrai, oui, mais sans l'avoir à l'oeil en tout temps, comme maintenant, sans l'emporter partout avec moi et me bercer de cette fausse impression de contrôle sur le pouls, le souffle et le sang, l'impression de monter la garde à toutes les entrées et les sorties, d'être agent de la circulation.
Sortie, elle sera à la merci d'une chute et pas de la mienne, j'aurai beau me tenir à la barre, on pourra quand même venir me l'écraser sur le trottoir, me l'assassiner, lui crier des noms.
Sortie, elle sera aux autres aussi, même à ceux qu'on n'a pas invités, qu'on aurait voulu écarter du chemin, elle sera à tous les vivants en même temps qu'elle, longtemps après moi, à tous ses contemporains, elle sera dehors, dévoilée et poreuse, pénétrée par le monde, de partout touchée par l'air libre.
Ce ne sera plus la petite bête cachée dans la grosse, ma petite bête d'avant la parole, mon secret, mon silence, spasme de chair. Ce sera une personne, détachée, dans le bruit des mots.
Chaque jour, pour elle, pour moi, je fais ce qu'il faut, mais j'ai le coeur aussi gros que le ventre, sachant qu'elle va bientôt me quitter, une première fois, qu'il y en aura une autre après, puis une autre, toujours dans le même sens.
Je sais qu'à partir de maintenant, chaque jour, elle sera toujours de plus en plus loin, creusant l'écart nécessaire, la distance vitale, par laquelle l'enfant survit à la perte du parent.
Je sais ça, plus que le reste...
L'enfant doit pouvoir survivre à la mort de la mère.
L'enfant doit pouvoir survivre à la mort de la mère.
Elle n'est pas encore née que je dois déjà lui apprendre à me quitter.
Magnifique ce texte ! Comme je comprends ! Il y a ce déchirement qui dure toute la vie... parfois doux parfois douloureux... Je pense à toi, Mâ...
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