Je me suis inscrite sur facebook en 2007, pour jouer avec quelques amis à un jeu stupide qui impliquait une hiérarchie au sein des zombies. L'intérêt du jeu était de pouvoir amasser suffisamment de points pour obliger un rival à arborer une tête de poulet. Après que tout le monde a eu son guerrier zombie transformé en poulet deux trois fois, on s'est lassé. On a essayé d'autres trucs, d'autres jeux, mais l'intérêt s'est rapidement émoussé. J'ai fini par enlever toutes les applications et utiliser facebook seulement pour retrouver des gens que j'avais perdus de vue. J'ai retrouvé cent, puis deux cents, puis trois cents personnes. J'écrivais des statuts très courts et assez sobres pour convenir à l'ensemble. J'approchais du 400 contacts quand mon rapport à ce site, et à bien des choses, a changé.
En effet, pendant quelques années, mon profil facebook a pris une énorme importance à mes yeux en cela qu'il devait faire office de sépulture. J'avais décidé que de moi il n'allait rien rester en dehors de cette sélection de textes et de photographies. J'ai d'abord imaginé que ce que je mettais sur facebook pourrait servir lors d'une éventuelle cérémonie au salon funéraire. Il y aurait un ordinateur au centre de la pièce, à la place du cercueil. Des gens viendraient à tour de rôle cliquer sur un statut, une image, un bande-son ou un clip. Le tout pourrait être projeté sur un écran dans la salle. Puis, je me suis dit que ce serait stupide de payer un salon funéraire pour ça, et qu'en fait le site internet pouvait remplacer la cérémonie, la remplacer pour le mieux en étant plus accessible et davantage... sur une base volontaire: seulement ceux qui l'aurait souhaité seraient aller, anonymement et au moment qui leur conviendrait (bien au-delà des quelques jours suivant le décès), se souvenir.
Pendant cette période, j'ai réduit de beaucoup ma liste d'amis facebook. Je suis passée de 350 à moins de 100 personnes qui répondaient tous au même critère: j'aurais aimé qu'il ou elle soit présent à mon enterrement, ou plutôt, je souhaitais que cette personne ait un jour envie de cliquer sur le testament virtuel. Je passais des soirées à rédiger des statuts que j'espérais drôles ou touchants, ne gardant que ceux qui méritaient de durer. Je choisissais avec soin des photographies pouvant représenter le souvenir que j'aurais aimé qu'on garde de moi. J'essayais de construire un personnage qui pourrait être aimé au-delà de mon existence, aimé d'un amour plus entier et plus durable, car moins exigeant : une femme de papier qu'on range dans sa boîte en refermant le clavier. Sans corps, sans voix, sans demande, facile à prendre, à garder.
Ça n'a jamais vraiment été au point. Je n'ai pas réussi à me sublimer. J'ai vécu. À tous les trois mois environ, j'ai signé pour un nouveau délai, l'habitude des extensions... Et comme pour la thèse, quand on attend trop longtemps, ça devient plus difficile, plus ridicule à mesure qu'on s'éloigne de l'impact, comme cette conne dans Hiroshima qui a raté l'occasion. À la longue, ma rigueur s'est usée. J'ai ajouté peu à peu de nouveaux contacts, des gens que je ne connaissais pas tant que ça, et qui ne m'aimaient pas tant que ça, puis carrément des étrangers, des contacts pour le boulot. J'ai cessé de composer mes statuts comme s'il s'agissait de l'oeuvre que je laissais derrière, je me suis mis à écrire un tas de clichés complaisants, ce que j'avais mangé pour souper, le nouveau jouet du chat, ma présence au party d'une connaissance, photos à l'appui, mal cadrées. C'est devenu n'importe quoi, un marché aux puces de statuts accumulés, un Village des valeurs où il faut fouiller pour trouver ce qui vaut la peine, le brouhaha, le cirque.
Je ne suis plus fière de mon profil. Je ne suis pas morte. Choisir de de vivre, c'est abaisser ses standards, laisser son guerrier porter une tête de poulet.
***
Je suis allée écouter un jeune homme réciter des extraits de son premier recueil. À la fin d'une longue tirade essoufflée, l'expression «apocalypse noune» m'a fait penser la poétesse Vickie. Je me suis dis : elle ne l'aura pas connu, celui-là, le p'tit nouveau. Elle n'entendra jamais ce poème.
C'est un raisonnement que j'ai eu des centaines de fois dans les années qui ont suivi la mort de ma mère, quand elle a raté Radiohead et Desjardins, quand elle a été privée des nouvelles performances de ses acteurs préférés, quand tant de nouveaux artistes, tant de nouvelles oeuvres, quand le meilleur était à venir ou n'était pas encore né.
J'avais eu cette réflexion à propos de la musique, du théâtre et du cinéma, mais jamais auparavant à propos de la littérature. Je ne sais pas pourquoi je n'avais pas encore pensé aux livres que ma mère n'a pas pu lire, peut-être parce que je m'en suis longtemps tenue aux auteurs dont elle avait été la contemporaine. Ça m'a frappé seulement hier, alors que j'étais entourée d'étudiants nés après sa mort.
Ça a frappé au passé et au futur : tous ces livres que je ne lirai jamais, pas par faute de temps ou d'effort, mais parce qu'ils ne sont pas encore écrits, tous ces nouveaux artistes que je ne pourrai pas connaître, ces poèmes qu'il me sera impossible d'entendre.
Ça a frappé au passé et au futur : tous ces livres que je ne lirai jamais, pas par faute de temps ou d'effort, mais parce qu'ils ne sont pas encore écrits, tous ces nouveaux artistes que je ne pourrai pas connaître, ces poèmes qu'il me sera impossible d'entendre.
...tous ces gens que je n'aurais pas rencontrés, toutes ces voix que je n'aurais jamais entendues si j'étais morte ce matin d'avril 2011 dans la poussière du chantier.
Il faut vivre aussi pour ça, pour les poètes pas encore nés.
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