dimanche 31 mai 2015

je feele moins sartre là


Ces dernières années, plusieurs proches, amis, connaissances, collègues dans la ligne du café que je connais seulement de visage m'ont dit que j'allais « devoir choisir entre le cégep et l'université», avec comme variante « bientôt » ou « éventuellement ». 

À cela j'ai répondu plus souvent qu'autrement que je préférais ne pas y penser, ne pas me tracasser avec ça tout de suite, ne pas perdre d'énergie à essayer de prendre une décision, ce qui peut passer pour une attitude de déni, un beau croisement entre Scarlett O'Hara et l'autruche dans le sable.

Il y a un peu de ça, sans doute, mais il y aussi que dans les faits, concrètement, statistiquement, selon mon expérience, l'idée même que je puisse avoir le choix, la possibilité existentialiste du libre-arbitre tient de l'illusion. 

Lorsque mes parents menaçaient de se séparer, ma mère m'a dit qu'il y avait de bonnes chances pour que je reste vivre avec mon père alors qu'elle et mes frère et soeur s'en iraient vivre 1000 km plus loin. Je m'étais révoltée contre cette situation qu'on voulait m'imposer. J'avais réclamé qu'on me laisse choisir, puis je m'étais torturée avec l'idée que j'allais devoir choisir entre mon père et ma mère, pendant des mois, à en perdre le sommeil. Finalement, mon père et ma mère sont tous deux tombés gravement malades, un seul est ressorti vivant de l'hôpital, les enfants ont été placés chez des amis ou dans des résidences: nous avons été séparés de toute façon. Je n'ai jamais eu à choisir. 

J'ai passé une grande partie de ma jeunesse à tenter de choisir entre les sciences et les arts. Toute la fin de mon secondaire fut marquée par cette oscillation douloureuse. Je voulais devenir chirurgienne autant que je voulais jouer au théâtre. Des nuits et des nuits à me retourner dans mon lit, à avoir mal au ventre chaque fois que j'y pensais, à me sentir tout autant coupable de mon excitation pendant une opération que de mon plaisir sur scène. Je sentais mon esprit écartelé par deux êtres inconciliables, j'avais peur d'en devenir folle. Après des années d'angoisse, après avoir gâché mes derniers repas en famille à m'obstiner sur les demandes d'admission au collégial, quand est finalement venu le moment de passer du rêve à la pratique, j'ai découvert que je n'avais pas les mains pour opérer (on pousse les premiers de classe vers la médecine, mais on devrait dire aux étudiants du secondaire que la chirurgie est avant tout un travail manuel) et j'ai rapidement constaté, en ville, dans des salles beaucoup plus grandes que celles de ma région, que je n'avais pas assez de voix pour gagner ma vie comme comédienne. Beaucoup de bruit pour rien. 

Après le doctorat, je voulais m'installer avec mon compagnon dans une maison entourée d'arbres et faire des enfants. Mais il y avait un risque que je ne puisse pas trouver de travail à l'université étant donné que j'avais fait toutes mes études à un seul endroit et que cela pouvait être mal perçu; un post-doctorat semblait la solution et une place s'ouvrait à Paris pour un programme de deux ans. Juste l'idée de quitter mon homme pour de longues périodes de plusieurs mois me causaient de violents sanglots qui me prenaient à tout moment. J'étais très déçue également de devoir repousser encore l'arrivée du premier enfant. J'ai alors décidé de renoncer au post-doc, sachant que cela pouvait limiter ma carrière à l'enseignement au collégial. Puis, j'ai changé d'avis. Puis, j'ai changé d'avis à nouveau, pendant des semaines, pendant des heures de discussion avec mon amoureux où nous évaluions, spéculions, pesions les pour et les contre, dans nos conversations fleuves entrecoupées de larmes et de rires, de colère et de caresses, dans des courriels intitulés «Paris / Bébé », « Maison / Post-doc » ou « Amour / Carrière ». 

Je n'ai jamais pensé que je pouvais perdre les deux. 

Jamais je ne m'étais imaginée qu'au bout du compte je n'aurais aucun des deux, que je je finirais avec rien de tout ça. Pas un instant cela n'a fait partie des possibilités. J'étais tellement embêtée à l'idée de devoir choisir, je pensais que le pire était d'avoir à trancher, je trouvais cela bien terrible d'avoir à sacrifier un de mes désirs. 

La belle affaire. 

Chaque fois que j'ai cru que j'allais devoir choisir entre deux personnes qui, chacune à sa façon, me rendaient heureuse, chaque fois que l'on m'a dit que je devais choisir entre deux choses qui comblaient des besoins différents chez moi, chaque fois que je me suis retrouvée face à ce qui ressemblait à un ou bien ou bien, au final, je n'ai pas eu à choisir, j'ai perdu les deux. 

Alors je ne vais pas perdre de temps à essayer de choisir entre enseigner la psychanalyse à l'UQAM ou donner les cours de français obligatoires au cégep, je vais espérer avoir la chance de conserver un de mes emplois en enseignement. Je vais attendre des nouvelles des employeurs et me compter chanceuse si je continue d'avoir un revenu à travers tout ce qui frappe le milieu de l'éducation au Québec. Je vais considérer que la vie me donne un break si j'arrive à garder une seule de mes jobs malgré tout le bordel merdique qui s'abat sur les profs et leurs étudiants. 

Je ne vais pas m'empêcher de dormir à essayer de choisir. Car je sais que pendant que j'hésite au carrefour, le sol peut disparaître sous mes pieds, emportant avec lui ses chemins tracés. 

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