Je viens de passer deux jours à dormir, manger, dormir encore, me laver,
dormir encore. Ces heures de vrai repos que j’attendais depuis six mois me
semblent d’autant plus décadentes que ce qui m’a le plus manqué cette année est du temps.
C’est ce qui revient le plus souvent dans toutes mes ébauches de texte
de l’automne, mes débuts de texte de blogue jamais achevés, faute de temps.
C’est sans doute pour le mieux, car cela serait vite devenu lassant comme
thématique : aujourd’hui, je n’ai pas eu le temps de… encore obligée
d’annuler… devrai renoncer à faire… peut-être demain. J’aimerais toutefois
revenir sur un élément récurrent, quoique flou, de ces ébauches, que j’ai tenté
de cerner dans mon titre.
J’aurais peut-être dû écrire hors
du club.
«…pas eu le temps d’assister au colloque de…», «…ai manqué la
conférence sur… le lancement de…», «…dépassé l’échéance pour la publication du
collectif…», «…en retard pour l’assemblée… la manif… la soirée de lectures…»,
«…pas de comité cette année… pas d’organisation de… pas de rencontre pour…»,
pas de collectif, pas de groupe, pas de social.
On m’a demandé comment je faisais pour poursuivre mon but d’enseigner
la littérature à l’Université tout en continuant de gagner ma vie, comment je
faisais pour poursuivre mes recherches et mon enseignement à l’UQAM alors que
j’ai déjà un emploi à temps complet ailleurs : c’est facile, je ne fais
que cela, je ne fais que mon boulot et rien de plus.
Pas d’initiative, pas d’implication, pas de bénévolat, pas de journée
de réflexion et de temps de discussion : ma job cé toutte.
Sept 2014 « Je suis partout à la fois. Un peu ici, un peu là. J’occupe
tous mes emplois en même temps. Partout le temps qu’il faut, et pas une seconde
de plus. Le minimum. »
Oct 2014 « Je ne suis plus qu’une employée, une exécutante au sein des
différents systèmes qui achètent mes heures de vie. Je suis devenu un col bleu
de l’éducation. Plus le temps de penser à ce que je fais, à comment je le fais,
je tourne la manivelle sans poser de question, sans relever la tête pour tenter
d’apercevoir qui contrôle la machine.»
Oct 2014 « Cela fait des semaines que je n’ai plus eu le temps de lire
les journaux, d’écouter les nouvelles, je ramasse un 24h dans le métro, entre le collège et l’université. Même
chose pour les livres et la musique, ma culture tient à un bout de ligne
orange. »
Nov 2014 « Pause diner. Tout le monde est en réunion de quelque chose,
en comité de quelque chose, pendant que je commence le shift de l’autre job. Je
marche dans le corridor vers la photocopieuse et je peux les voir à travers la
vitre en train de décider, qui d’un nouveau cours à créer, qui de textes à mettre
en commun, qui d’une défense citoyenne à organiser, je peux les voir ensemble,
travailler ensemble, alors que mes talons font du bruit, alors que je résonne
par les pieds. »
Août 2014 « Je m’embarque pour une autre année à courir après les
minutes, encore dix mois de vie qui vont partir en fumée. J’ai dû mal à croire
que je vais devoir attendre juin prochain avant de reprendre mon livre et tous
mes autres projets, avant de pouvoir passer du temps avec ceux que j’aime et
m’intéresser à ce que le monde devient. Je dois me rappeler pourquoi je fais
tout ça : pour me donner la chance d’occuper un poste où, je l’espère,
j’aurai le privilège de donner quelque chose qui a du prix à mes yeux, où je
pourrai parfois, un peu, au compte-gouttes mais tout de même, améliorer l’état
du monde. Mais ce soir, à mesurer ce que m’ont coûté ces dernières années de
travail, je me demande si je ne vais pas finir à l’opposé, inapte à donner quoi
que ce soit, vidée de force, et seule. »
Ce n’est pas pour autant de cela que je veux parler, ce que j’essaie de
cibler est plus diffus. C’est une impression étrange qui a grandit tout au cours
de la session, comme un écho contraire dans la doublure, le négatif de l’image
de la fille esseulée, le revers du regret ressenti alors que je marchais dans
les corridors, séparée du monde par des portes vitrés: par le cadre de la porte
qui faisait tableau, par la vitre-écran, une impression de théâtralité, d’artifice
ou, du moins, de rituel.
On dirait que ce n’est pas pour de vrai, on dirait qu’ils font semblant
de… faire quelque chose, on dirait que c’est un jeu… pour adultes.
J’ai parlé d’un écho à cause du souvenir d’une impression
semblable :
Au souper, je questionnais mes parents à propos des différentes
réunions nécessitant la présence d’une gardienne. J’étais confuse car je ne
faisais pas bien la différence entre une réunion de la Chambre de commerce, une
assemblée à l’Hôtel de Ville, une soirée au Club des Lions, une rencontre de
l’exécutif de l’école de danse, les élections du gouvernement du comité
organisateur du Son et brioche, tout se mêlait dans ma tête. Je ne trouvais pas
les mots, la bonne question. Aujourd’hui je pense que ce que je voulais
demander concerne le pouvoir et sa hiérarchie : qui contrôle cette ville,
qui décide de ce qui arrive? Qui a le plus de pouvoir entre le Cercle des
fermières, le regroupement le plus ancien de la ville, et le Club Optimiste qui
compte beaucoup plus de membres? Qui a le plus d’autorité entre le maire de la
ville et le député de la région? Qui est le chef ici?
C’était important que je le trouve, car je ramenais de l’école des
nouvelles alarmantes concernant la guerre dans le monde, des maladies
incurables et la pollution. Je venais d’apprendre qu’il y avait un trou dans la
couche d’ozone et il fallait absolument que j’en discute avec quelqu’un pouvant
y faire quelque chose. Je disais à mes parents qu’ils devaient en parler ce
soir en réunion, et eux me répondaient que ce n’était pas l’endroit pour
ça, que ce n’était pas le but de cette réunion. Et moi je ne comprenais pas
qu’on puisse parler d’autre chose, qu’on puisse se préoccuper d’autre chose. Je
demandais à quoi ça sert alors : à quoi servent vos lions optimistes qui
dorment dans une chambre responsable du développement régional de la lutte
contre la drogue chez les jeunes, si vous ne pouvez pas boucher le trou de
notre planète? Et là le doute, le soupçon… ce n’est peut-être pas une vraie
réunion, c’est peut-être juste pour faire semblant, comme les acteurs à la
télévision, comme les enfants qui jouent, pour passer le temps.
Mes parents m’ont transmis ce besoin/devoir de s’impliquer. Cette fameuse implication qui fait qu’on ne peut pas
seulement s’exécuter au sein d’un organisme, on doit pouvoir comprendre comment
il fonctionne et gérer ce bon fonctionnement. Il faut savoir ce qui se passe,
pour ne pas seulement être pris dans ce qui se passe mais le regarder se
produire, prendre du recul, travailler backstage
à soutenir le décor, les ficelles, pour éventuellement faire en sorte que ça
arrive, décider de ce qui se passe, créer.
J’ai été déçue de mes premières tentatives... Dès le troisième secondaire,
je laissais tomber le conseil étudiant pour la troupe de théâtre, convaincue
que j’y rejoignais plus de gens. Même chose au cégep, où les réunions de
l’association semblaient offrir avant tout l’occasion unique de fumer du pot à
l’intérieur du collège (wouu… sacrilège), grâce à l’accès à un local pouvant se
verrouiller de l’intérieur. C’est à l’université que j’ai repris goût aux
assemblées, où j’ai recommencé à prendre la parole et poser des questions, à
désirer comprendre le système et sa hiérarchie, à chercher à avoir un pouvoir
d’action, une issue. Je me souviens du gros high de la grève de 2005, de cet
espèce de discours improvisé que j’avais tenu au micro et de la fin de la manif
sur Sherbrooke où j’ai un peu perdu les pédales : de ce moment d’euphorie
(d’hyperventilation) où, pendant une bonne dizaine de minutes, j’ai été
profondément convaincue que le retour en arrière était impossible, que les
choses allaient nécessairement changer, que nous venions de changer l’éducation
au Québec. La déception des lendemains ne m’a pas empêchée de remettre ça, à la
grève de 2009 puis à celle de 2012.
Depuis le retour au travail de 2012, depuis trois ans, j’ai graduellement
cessé de m’impliquer, de faire plus que ma job, par manque de temps, bien sûr.
J’ai cessé d’avoir le temps d’écrire pour les journaux puis carrément de lire
les journaux, puis de lire tout court, je n’ai plus su qui pensait quoi, qui
décidait de quoi. J’ai réduit au minimum mes participations au manif. J’ai signé
de moins en moins de pétitions : je n’avais pas eu le temps de suivre les
dossiers. Je me suis abstenue de voter au cours des assemblées : je
n’avais pas eu le temps de suivre les dossiers. Puis, le jour où j’ai cessé de
croire en mon excuse de manque de temps pour suivre les dossiers, j’ai cessé de
lever la main pour m’inscrire parmi les abstentions et je ne suis plus
retournée aux réunions.
Je pense que ça s’est joué là pour moi, dans ce geste, cette
manifestation concrète du flou que je m’efforce de désigner. J’ai cessé de prendre
la peine de lever ma main pour m’abstenir, dans un renoncement au rituel dont
je mesure aujourd'hui la gravité.
On ne joue plus.
On ne joue plus.
J’ai cessé d’avoir le temps, c’est vrai, mais j’ai aussi perdu autre
chose.
***
Les démissions sont dans l’air du temps.
Cela fait quelques années déjà que mon père ne donne plus de temps à la
Chambre de commerce, et il y a quelques semaines, il a quitté son poste à l’Hôtel
de ville. Nous n’avons pas les mêmes allégeances politiques et nos projets de
société sont souvent incompatibles, mais il n’empêche que je suis troublée de le voir
abandonner, de le voir perdre confiance en le pouvoir d’action des différentes
instances accessibles aux citoyens, après 40 ans d’implication.
Terriblement déçu, il répète jusqu’au marmonnement : les avocats
et les banques, les avocats et les banques, les avocats et les banque… ce sont
eux qui décident de tout, le reste c’est du spectacle, c’est pour faire
semblant, une diversion, un jeu pour nous garder sages, une garderie pour
adultes.
Son amertume pourrait bien sûr être liée à ses ennuis de santé, à la
fatigue des ans, mais non… il a toujours été malade, ce n’est pas ça, ce n’est
pas ça qui fait que tout d’un coup l’âge lui rentre dedans. Mais là je
projette…parce que son épuisement coïncide avec le mien.
Je ne crois pas que l’épuisement professionnel se compte en heures
supplémentaires passées au boulot, en calories d’énergie prises sur les
réserves. Sinon il y a longtemps que nous serions tombés. Je pense que le
facteur le plus déterminant reste la perte du gain narcissique lié au sentiment
de se croire utile. Croire participer à l’advenue ou au maintien d’une réalité
considérée désirable nous rendait inépuisables. Chacun avec son idée propre du
bien commun à poursuivre, nous étions sur un high, drogués d’humanisme. Le
romantisme, même bourgeois, garde jeune. Je n’aime pas voir mon père
vieillir.
Je suis fatiguée. Cela affecte ma pensée. Ou est-ce ma pensée qui
affecte ma fatigue?
Parmi les pensées circulaires totalisantes qui nourrissent OU qui sont
nourries par ma fatigue, il devient difficile de distinguer ce qui est de
l’ordre d’une exagération de ce qui est une vision juste des choses.
Déc 2014 « Après 2 ans et demi de travail dans ce bureau, je quitte en
laissant derrière moi une caisse de cahiers multicolores et soigneusement
annotés que personne ne viendra jamais récupérer. »
Nov 2014 « La plainte du travailleur social a porté fruit gne gne gne,
ma sœur a eu droit à une pomme, ils vont essayer à présent de donner un fruit
par semaine à chaque résident, woupdidou. Je
n’arrive qu’à changer des détails mais pas le fond du problème. Je n’améliore
pas vraiment son sort, je le maintiens, c'est tout. Dans les années qui vont venir, l’état
va diminuer son support en santé mentale à
mesure que moi je vais être capable d’en faire plus. Ce qui est donné d’un
côté sera retiré de l’autre. Je vais devoir travailler plus fort et gagner plus
de sous simplement pour maintenir le statu quo. Il n’y a pas d’issue. »
Août 2014 «Je n’ai jamais été aussi
désespérée devant l’état du monde, le monde à tous ses niveaux, de
l’international au très très local : dans ma rue, les frênes tombent.
Sept 2014 «À chaque rafraîchissement de cyberpresse, je me dis que
je ne pourrai pas en prendre plus, maintenant que ça me rentre dedans sans
frein, sans espoir d’une intervention quelconque. Si je cesse de croire en le
pouvoir des électeurs, des commissions d’enquête, des syndicats, le bulletin de
nouvelles devient insupportable. Si je ne crois plus en les autres, alors il
n’y a pas de limite à mon impuissance. Je suis vaincue du moment que je cède à
l’emprise de la misanthropie, à la fois cause et conséquence de mon désespoir.»
Bilan 2014 : Plus que jamais, le réel est écrasant. Peut-être parce qu’il n’y a pas
de vie intime qui y échappe, pas de couple ou d’enfants pour venir suspendre,
détourner… Peut-être parce que l’accumulation des sessions à temps double, les
années sans véritable interruption, sans diversion ludique… Peut-être parce le
manque de temps libre a causé un isolement sans précédent…
J’ai du mal, ici aussi, à mettre la poule avant l’œuf, à déterminer si
c’est mon isolement circonstanciel qui m’a graduellement fait perdre confiance
en la capacité d’action du groupe ou si c’est cette perte de confiance qui m’a
fait m’isoler au départ.
Ce qui est certain, c’est que l’effritement du lien social conduit à
une certaine radicalisation de la pensée (...et que les radicaux déprimés se font
moins inviter à se joindre cot cot cot).
Par radicalisation graduelle de la pensée, j’entends le fait que mon
esprit a de plus en plus de mal à repousser des idées que j’ai toujours
considérées comme étant peu …constructives. Par exemple, l’idée que les
syndicats empêchent toute révolution populaire en procurant aux gens
l’impression d’avoir un pouvoir d’intervention sur le réel (rien d’original
là-dedans, la même logique fait du Bloc québécois l’obstacle à l’indépendance).
J’essaie de les chasser, mais ces idées se sont fait un petit camp en bois
rond pour passer l’hiver. Je n’arrive pas secouer complètement l’impression
qu’aucun véritable changement n’aura lieu tant que des gens se rencontreront
sur leur heure de lunch pour discuter des amendements à l’amendement.
Rassure-toi matante, même si ce phénomène devait persister,
l’institution et ses représentants ne risquent aucun danger : si jamais la
nécessité d’une violence devait s’imposer à moi, elle ne pourrait, selon ma
structure, que se manifester vis-à-vis de moi-même. Concrètement, dans mon
comportement le plus extrémiste, je reste un kamikaze de salle de bain. Je sais
fuir, démissionner, vendre les meubles, partir dans le nord, je suis capable de
grands gestes qui font table rase mais seulement de mon existence. Ma radicalisation
serait d’aller finir mes jours dans une cabane sans téléphone : rien pour
faire les manchettes.
Un long texte décousu pour dire quoi au fond… que j’ai cessé de lever
la main pour m’abstenir de voter mais que je ne vais pas pour autant poser des
bombes? que je suis désespérée mais que j’ai peut-être seulement besoin de
dormir? que j’ai subi un isolement sans précédent dans les circonstances du
retour de grève et de la quête d’un poste mais qu’à quelque part en cours de
route je me suis mise à adhérer à cet isolement et à le provoquer, à ne plus
trouver le temps pour une journée de réflexion en gang… un long texte pour dire qu’hors du comité
des optimistes, je perds confiance en nous, mais que je ne sais plus si c’est
mon retrait de l’action qui fausse mon jugement ou si, au contraire, le recul me
rend plus lucide, si je vois mieux les choses en face sans le placebo du lien social,
ou si je cherche seulement une excuse pour retourner me coucher.
Démissionner me redonne mon temps de vie.
Reste à savoir ce que je vais en faire.
Si je cesse de faire ma job (une des mes jobs en tout cas), je retrouve
le temps de faire autre chose que le minimum. Et c’est là qu’on verra si c’était
uniquement une question de manque de temps, de fatigue, ou si j’ai vraiment
perdu espoir.
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