(texte très profond, genre creux)
Je suis une marcheuse.
Je marche tous les jours, tant que je peux, des heures l'été.
Il faut vraiment qu'il pleuve fort, qu'il fasse froid pour que je prenne l'autobus jusqu'au métro qui me conduit à mon travail. En octobre, ça va encore, mais je sens que d'ici quelques semaines je devrai prendre le bus le matin, et alors, il va me venir le désir de posséder une voiture.
Pour une raison. Une seule.
Je veux une voiture à moi pour pouvoir péter en paix.
En fait, c'est aussi pour chanter pendant le trajet, mais c'est surtout pour péter sans déranger personne.
Quand je pars travailler, je traverse un parc presque vide. J'ai besoin de ce moment de quiétude, partagé seulement avec les écureuils et les pigeons. J'ai besoin de cette marche en solitaire pour... bien partir la journée. Si je rate ce moment parce que la neige ou le vent me fait prendre le bus, c'est mal parti.
Bien sûr, chez moi je pourrais. Mais quand je viens juste de me lever, il n'y a rien qui bouge. Il y a très peu de pas à faire de la maison à l'arrêt d'autobus, ce n'est pas suffisant. À l'arrêt, les gens s'entassent dans l'abri ou à l'extérieur dans la file, ce n'est pas évident. À l'intérieur du bus bondé, non plus. Dans le métro, faut éviter. Il y en a bien qui s'essaient juste avant de sauter dans le wagon, pensant que les portes en se refermant vont trancher le lien, mais c'est le genre de truc qui te colle aux fesses. Après le métro, c'est la foule des gens qui se croisent au terminus. On reste souvent pris dans l'escalier. Ce ne serait vraiment pas cool.
Puis vient ce que j'appelle le deux minutes d'ouverture : à côté des autobus stationnés, qui font aller le moteur et lâchent leurs gaz, là il y a une possibilité. Mais faut qu'il y ait plusieurs d'autobus en marche pour que le bruit soit bien couvert. Et des fois, c'est con mais si on s'est retenu tout le temps du métro, c'est coincé, ça ne veut plus. Ou ça se décide seulement une fois qu'on a rejoint le groupe de gens qui attendent pour traverser, et là on se demande si ça vaut la peine de manquer la lumière. Dans le collège, avant 7h30, on a peut-être une chance avec le corridor de droite: peu de passants. Cependant, le vide crée un problème d'écho, ça résonne.
Dans le bureau, nous sommes huit collègues. Il est rare qu'on soit seul et, même là, on n'est jamais à l'abri d'une visite surprise. Il y a bien une toilette tout près, mais elle est petite et vraiment pas intime. Quand on n'y trouve pas une de nos étudiantes à qui on vient de mettre une mauvaise note, c'est une collègue qui se brosse les dents, littéralement à deux mètres du bol.
En classe, ce serait comme un mauvais rêve. Je fais très attention quand je me penche pour ranger les dictionnaires. Une fois, je savais que tous les étudiants étaient arrivés, j'ai fait semblant d'aller voir dans le corridor s'il manquait quelqu'un, j'ai couru quelques mètres (ninja!), je me suis dit ici c'est bon, et je me suis fait surprendre par derrière par un collègue en retard pour son cours.
Y a pas moyen.
Bientôt, il va neiger. Je serai assise dans l'autobus en train de regarder par la vitre l'expression détendue des visages des automobilistes, arrêtés au feu.
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