Un professionnel de la santé trouve le moyen de mentionner, pendant qu'il me procure des soins, que sa femme et lui habitent ensemble seulement à cause des enfants et que, bien que mariés, ils ne sont pas vraiment un couple. Maintenant détendez le sciatique.
Un ami de longue date, qui ne me donne jamais de nouvelle quand tout va bien à la maison, m'appelle s'il se dispute avec sa compagne. Il évoque alors avec complaisance le souvenir de cette folle jeunesse où il était encore libre de folâtrer avec moi. Il faudrait bien aller prendre un verre, hein?
Un collègue marié ne peut résister à l'envie de m'embrasser mais seulement quand il a trop bu.
Un voisin m'explique qu'il pense à divorcer et qu'il aimerait avoir de la compagnie pendant sa période de réflexion.
Un touriste me dit que ce que sa blonde ignore ne peut lui faire de mal.
Quand donc suis-je devenue... l'autre femme?
J'étais la maison. J'étais la chaumière. J'étais le home. J'étais si heureuse, accomplie.
J'ai toujours souhaité incarner pour quelqu'un celle qui n'est pas autre, le familier.
J'ai été la première de mes amies à vouloir des bébés, La première à vouloir se caser for good, à aimer repasser des chemises et planter des tomates. La première à aimer l'idée de vieillir ensemble.
Et bien que la vie me tire systématiquement ailleurs, je me vois encore dans ce cadre, dans ce récit. Je m'identifie encore à la figure de l'épouse et de la mère, à la femme-ancrage, racines. Je n'ai jamais su renoncer à ce cliché de genre, un cliché parmi d'autres que j'ai choisi dès l'enfance et investi.
Chacune se rêve femme d'une façon ou d'une autre. L'une se rêve aventurière, éphémère et fatale. L'autre se rêve best buddy, double androgyne. Moi je me suis rêvée épouse de marin, les yeux sur l'horizon, les longs cheveux fouettés par le vent du large. Celle qui est toujours là, celle vers qui on revient. Je me suis vue patiente, compréhensive, conciliante, parfois trompée, jamais quittée.
Mais dans le regard de l'autre, je suis celle avec qui on trompe. Pour une raison que je m'explique mal, dans le regard des hommes, depuis quelques années, je ne suis plus la fille à marier, je ne suis plus la maison, mais l'évasion, l'aventure, l'ailleurs.
Dans l'attente de l'autre, je ne suis pas l'essentiel, pas le fondement, mais le luxe, la gâterie.
Je suis devenue la friandise.
Et je ne sais pas répondre à ce désir qui me situe à une place que je ne sais pas occuper, dans un rôle que je n'ai jamais souhaité incarner.
Je ne veux pas être cet animal exotique, libre et sauvage, qu'on visite une fois l'an au zoo mais qu'on ne veut pas chez-soi. Je ne suis pas la femme de passage, l'éphémère, le rêve fuyant.
Non nous n'allons pas baiser contre le mur d'une toilette du bar comme dans Eldorado. Non je ne vais pas te faire une pipe dans ta voiture sur ta pause dîner. Non, tu ne peux pas m'appeler quand ta blonde est chez sa mère. Non je ne suis pas intrigante ni fascinante. Ce n'est pas «moi», pas mon personnage, not my scene, tu te trompes d'archétype.
À chacun sa façon de se valoriser. Je m'aime dans le rôle du pilier fidèle. Je ne trompe pas mes amoureux. Je n'aime pas qu'on me trompe, cela me fait de la peine. Et dans une logique qui, à moi, semble évidente, je n'aide pas les autres à tromper. Je ne suis la maîtresse de personne et je n'ai aucune intention de le devenir.
Mais devenir quoi alors...
Si c'est tout ce qu'on m'offre.
De plus en plus, avec les années qui passent.
De plus en plus, les gens de mon âge sont «déjà pris», et surtout, ils ne redeviennent plus célibataires. Soit que leur couple perdure, soit qu'ils passent directement d'un partenaire à l'autre, qu'ils quittent quelqu'un pour quelqu'un d'autre, sans passer par le célibat, ce qui implique un chevauchement dans les histoires d'amour.
J'ai toujours eu de la difficulté à imaginer comment on peut vivre sereinement ce chevauchement. Jamais la fin de mes histoires d'amour n'a dépendu d'un tiers. Je n'ai jamais quitté un amoureux pour un autre et jamais personne n'a quitté sa blonde pour moi. Toutes mes rencontres se sont passées entre célibataires.
J'ai du mal à comprendre les gens qui conservent un amoureux «en attendant», et qui magasinent, qui tâtent le terrain pour voir ce qui est disponible ailleurs, avant de faire le saut. Mais ces gens-là ne sont jamais seuls...
Je fuis les hommes infidèles, j'évite de m'immiscer dans un couple en difficulté, je n'approche et ne me laisse approcher que par de rares trentenaires libres de tout engagement ...et je cumule les années de solitude.
On me dit c'est maîtresse ou rien. Je choisis rien.
Je me demande combien de temps encore je vais avoir la force de me débattre avec ce rien. Et si je pourrais un jour trouver la sérénité dans un autre rôle.
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