Mon questionnement importe peu. Pourquoi
maintenant? Pourquoi ici? Pourquoi dans ma classe, devant ces gens?
C’est le moment qu’elle a choisi.
Je reste suspendue.
La main gauche tient le chronomètre, ma main
droite tient le stylo, mes yeux vont de l’étudiante à la grille de correction.
Elle observe les consignes : deux
temps de verbe différents, deux focalisations, une figure, une tonalité. 10/10, mais
pourtant, ce n’est pas ce que j’ai demandé, c’est autre chose.
Devant moi, une jeune femme se jette dans
le vide.
Je suis suspendue dans sa chute. Je
pourrais me lever, élever la voix, l’arrêter, la faire taire. Ce serait sans
doute plus approprié, plus confortable pour les autres étudiants obligés
d’écouter, obligés d’entendre, « les oreilles n’ont pas de
paupières ».
Le temps file sur le chrono. À chaque
seconde, je songe à l’arrêter, à chaque seconde, je choisis de ne pas le faire.
Parce qu’elle dit que c’est la première fois qu’elle parle et je la crois. Parce
que je sens que c’est dit d’un seul souffle, qu’il lui reste un seul souffle,
et que si je l’arrête, elle ne pourra plus recommencer, elle n’aura pas la
force de recommencer une seconde fois, ailleurs, dans un lieu approprié.
Les mots déboulent. Le premier agresseur,
puis le second, le viol entre les murs de la maison, de la famille, l’envie de
se tuer, grandissante.
Le besoin de prendre le contrôle sur les événements, d’agir, de
poser un geste. Mieux vaut ce geste-ci que l’autre, me dis-je, la laissant
parler.
Elle observe la consigne, change ses temps
de verbes, fait une métaphore. L’obscénité de la forme. Le dégoût me prend
comme devant certains témoignages des rescapés des camps. Ce à quoi ils doivent se
soumettre pour être entendus, supportables.
Les mots se sont épuisés. L’étudiante n’est
plus qu’une silhouette livide près du tableau. Très lentement, elle
parvient à se rasseoir à sa place.
C’est la fin du cours, les étudiants
sortent, je reste avec elle.
Je pose des questions sur ce qui lui est
arrivé. Elle ne répond ni oui ni non, hausse les épaules, fixe le vide. Je pose
des questions à propos de ma grille de correction, ça fonctionne, elle répond (c’est une bonne élève, obéissante).
Oui, le genre était véridique.
Autobiographie? Oui. Analepse (retour en arrière)? Oui. Narrateur présent? Oui.
Autodiégétique? Oui, le narrateur est le protagoniste.
Tant qu’il est question du récit, elle peut
discuter, si j’essaie de viser la réalité, l'étudiante recommence à se dissoudre, comme si sa substance
se répandait au sol et qu’elle n’était plus qu’une feuille morte sur une chaise,
luttant pour ne pas glisser au sol.
J’ai épuisé les concepts, la théorie, je ne
sais plus comment maintenir le fil, garder l'étudiante avec moi, avec les vivants. Dès que je me tais, je la sens qui
s’éloigne, dans le blanc, dans le froid, dans l’abandon à la fatalité. Elle ne
sait pas ce qu’elle veut / peut faire, où elle ira en sortant de la classe. Elle avait décidé d’essayer d’en parler
durant son exposé de français. Elle ne savait pas si elle allait en être
capable. Elle n’avait pas prévu l’après.
Nous sommes dans l’après.
Toute la classe est au courant, et bientôt,
les corridors, des étrangers. Je sens arriver dans son corps le moment où elle
le réalise. L’air sort et ne rentre plus.
L’étudiante contemple quelque chose qui
vient d’apparaître devant elle, son regard se fige sur cette vision. C’est moi
qui tremble maintenant. Devant une jeune femme qui ne respire plus, une vie arrêtée.
Mon plan était de la référer au centre d’aide
du cégep, de lui donner le numéro de téléphone. Mais je ne peux plus la laisser là, arrêtée. Je la fais lever, marcher
jusqu’à la porte, je lui dis que nous allons au centre d’aide ensemble,
maintenant. Elle dodeline, ni oui ni non.
Elle marche très lentement. Je dois constamment revenir sur mes pas pour la rattraper. Je ne sais plus si j'aide ou si je force, si je pousse ou supporte.
Les corridors sont interminables à cette vitesse. J'ai l'impression que nous n'arriverons jamais jusqu'au centre, qu'elle va tomber avant. Mais elle continue d'avancer, doucement, comme une somnanbule.
Cela me rappelle une autre longue marche, une autre révélation, une autre femme au corps d’enfant.
Les corridors sont interminables à cette vitesse. J'ai l'impression que nous n'arriverons jamais jusqu'au centre, qu'elle va tomber avant. Mais elle continue d'avancer, doucement, comme une somnanbule.
Cela me rappelle une autre longue marche, une autre révélation, une autre femme au corps d’enfant.
***
Je me demande si c’est le corps qui réagit
à l’attaque, qui freine son développement, qui tente même de faire marche
arrière pour remonter dans le temps, retrouver le corps d’enfant.
Quelque chose dans la façon dont la tête
tombe sur le côté, dont la bouche reste entrouverte, dont les mains se tordent
sur les cuisses.
Je me demande si c’est véritablement un
phénomène physique ou juste une attitude, un air que la personne se donne, mais
un air pour survivre, le genre qui colle à la peau. Si j’ai l’air d’un enfant,
il arrêtera. Si je n’ai pas l’air d’une femme, alors ce ne peut pas être de ma
faute.
Qu’est-ce qu’elle disait aussi… ah oui,
pour qu’on vienne me sauver : je veux continuer d’avoir l’air d’une enfant
toute ma vie, pour que quelqu’un comprenne que je dois être protégée.
Je réalise que, même dans des situations de
danger, je n’ai jamais essayé d’avoir l’air d’une enfant. Sans doute parce que
j’ai été trop grande trop tôt, on n’y aurait pas cru. Sans doute aussi parce
que je n’ai jamais vu une sécurité dans l’apparence enfantine. Enfant, j’étais
plus vulnérable, le corps fragile, facilement frappée, facilement brisée.
Lorsque j’ai ressenti le besoin de me
protéger, j'ai choisi un autre costume. J’ai emprunté un veston à mon père
et deux cravates. Dans une boutique, j’ai acheté un pyjama pour homme, des
boxers pour homme et un déodorant avec l’image d’un monsieur muscles dessus.
Je portais mon uniforme quand je sortais le soir. Le tissu du veston était très épais, opaque
et rigide. Il donnait une forme solide à mon corps d’adolescente, le recouvrait
comme une armure. Les épaulettes surtout me donnaient de la consistance.
J’avais la conviction, lorsque je portais le veston de mon père, que rien ne pouvait m’atteindre. Rien ne pouvait m’arriver. Du
moins, rien de ce qui arrive aux jeunes filles.
***
J’ai reçu un avis du centre d’aide disant
que mon étudiante ne se présenterait plus en classe, dans aucun de ses cours.
Je ne l'ai plus revue.
Je ne l'ai plus revue.
Je lutte contre l’impression d’avoir
échoué, de ne pas avoir su faire ce qu’il
fallait, assez vite, assez fort.
J’ai peur de ne pas avoir réussi à être
l’adulte responsable dans cette situation, peur d’avoir manqué d’épaules.
À la pensée de ce qui pourrait advenir de
mon étudiante, je sens qu’une partie de moi peut également se dissoudre.
Je cherche la force de me présenter
à nouveau devant cette classe.
Demain, je mettrai un veston.
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