mardi 15 mai 2012

Mon fils


Je me faufile dans la bruine tiède, entre la clôture et les plants de tomates. J'essaie de ne pas déranger les araignées. Une jaune et une mauve éclatent sous mes dents. 

Je contourne les grands pots d'épices. L'ombre du sapin repose mes yeux. Une marche.

La peau chauffée par le soleil réagit fortement au contact de l'eau. Une deuxième marche.

Le froid atteint l'arrière du genou, je ne peux éviter de produire un son ridicule. 

Un rire en dentelle. L'enfant apparaît au balcon, tout en haut.

Emporté par son élan, il oscille quelques secondes. Ses mains, grandes pour un garçon de son âge, s'agrippent fermement au rebord du grillage. Je respire. 

Nu, sauf pour le maillot. Une bouée orange entoure le petit biceps. Je lui dis qu'il en manque une pour l'autre bras. Il s'accroupit et appuie son visage entre les barreaux, il dit qu'il ne sait pas où elle est. Il joue avec la fin de sa phrase, étire la finale, sourit à son effet.

Je lui dit de demander à son père l'autre bouée. Il rentre à l'intérieur et je l'entends crier ses notes préférées, notre musique, par coeur.

Une brise. L'odeur du basilic me parvient. Puis plus rien que le ciel, d'une quiétude délicieuse. J'avance au milieu des insectes noyés. Seul mouvement en surface, les cercles qui s'éloignent, je suis un vide dans l'onde.

L'enfant n'a pas trouvé son père. Il profite que je suis distraite pour s'engager dans l'escalier. Je lui crie d'attendre. Je rebrousse chemin. L'eau s'épaissit. Je crie le nom de l'homme.

L'enfant répète qu'il est capab-tout-seul. Il se tient de chaque côté, le potelé des mains contre le métal. Je vois les muscles de ses jambes se tendre, ce sera un costaud. 

Vaillamment, il affronte le colimaçon. Chaque marche me le présente sous un angle différent. Les morceaux de son corps découpé par les barreaux, par les ombres de l'arbre. Des cheveux comme du glaçage, un nez retroussé, de grands yeux bruns, verts quand le soleil les frappe.

Cette peau caramel, on en mangerait.

Victor Esteban, mâle bien sûr, de fils unique à fils unique, l'histoire qui mérite d'être répétée.

Appliqué à sa tâche, il n'entend plus ma voix. J'ai peur qu'il trébuche, je lui crie d'attendre son père, mais rien n'arrête son avancée chambranlante.

D'une bonne humeur imperturbable, l'enfant ne semble pas réaliser que jamais il n'arrive au bas des marches mais disparaît plutôt dans le tournant pour reparaître plus haut sur le ruban tordu.

J'appelle à nouveau, mais rien ne se découpe dans l'embrasure de la porte restée ouverte. Je veux sortir de la piscine, l'eau m'enserre la taille, je ne peux que tendre mes bras que caresse le soleil. Oh les beaux jours...

il tourne l'enfant de lumière
obstinément, sans jamais me rejoindre
il tourne pour l'éternité 
son rire mêlé à l'odeur du jardin
il tourne l'enfant
qui ne mourra jamais

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