Matinée au parc, le bassin, les canards. Tu soupires d'aise en offrant ton visage au soleil. Tchou-tchou! Tu envoies la main aux enfants qui passent dans le petit train. Tu poses la question. Ta question.
Penses-tu qu'un jour je pourrai avoir des enfants?
On y revient presque à tous les mois. Ton désir d'être mère.
Or, ce qui est interrogé, ce qui se retrouve sujet de discussion, ce n'est jamais le désir mais le droit. Avoir le droit d'avoir un enfant. Acquérir ce droit. Est-ce que je pourrai, est-ce qu'un jour on me laissera...
Tu me parles de tes efforts, de tes progrès, de ce que tu réussis à accomplir dans une journée, comme si tu devais prouver quelque chose, comme s'il s'agissait de passer un examen, d'obtenir une permission.
Et moi je refuse de répondre en ces termes. Jamais je ne te répondrai oui ou non, pas si c'est posé comme ça. Jamais je ne te dirai que tu as le droit / pas le droit de te reproduire.
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En mars 1933, le parti national-socialiste remporte les élections législatives en Allemagne. Une des toutes premières lois adoptées par le nouveau gouvernement concerne le contrôle des naissances. Pour le leader du parti, la stérilisation massive des «indésirables» constitue une urgence nationale. Les vraies allemandes doivent quant à elles quitter immédiatement leur emploi et retourner à la maison faire des enfants : la nation exige quatre garçons par famille.
Trois ans avant que la Seconde guerre mondiale n'éclate et près de dix ans avant que les fours crématoires ne soient opérationnels, avant les déportations massives, avant les expériences de stérilisations sur les juives survivant dans les camps, le régime nazi avaient mis en place des mesures préventives. Seront stérilisés massivement plusieurs centaines de milliers d'individus: des femmes slaves, des femmes tziganes, des homosexuels (dont plusieurs sont castrés), des handicapés et des personnes souffrant de maladie héréditaire, des asociaux (criminels, itinérants, ivrognes). Hitler fera également retracer les enfants nés au cours des années 1920 de l'union d'Allemandes et de soldats noirs des troupes françaises d'occupation, afin de les faire stériliser.
Les lois sur le droit à la reproduction étaient un premier pas vers les camps de la mort. D'abord décider qui a le droit de naître, ensuite tuer les vivants qui n'auraient jamais dû voir le jour.
La stérilisation forcée est une amorce de la Solution finale et participe de la même idéologie.
La stérilisation forcée est une amorce de la Solution finale et participe de la même idéologie.
C'est le même régime qui pendant la guerre fit disparaître des hôpitaux les malades mentaux, les enfants trisomiques et hydrocéphales, les épileptiques, les séniles, les paralytiques et les handicapés moteurs. Hitler assure personnellement l'impunité aux médecins qui font leur devoir en libérant des lits pour les soldats blessés. On pense que seulement en Allemagne (i.e. sans compter les pays envahis où les malades mentaux sont systématiquement fusillés), plusieurs dizaines de milliers de schizophrènes furent gazés.
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Après le séisme en Haïti, de braves gens dirent qu'il n'y aurait pas eu autant de morts, ni autant d'orphelins, si le-monde-dans-les-pays-pauvres arrêtait de se reproduire. Comme des lapins.
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Dans une rencontre de la famille élargie, il a été question de ta beauté et de ta... sensualité. Quelqu'un a demandé si ça existait, un recours légal pour te faire stériliser, pour ton bien.
On t'amenerait à l'hôpital sous prétexte d'un test quelconque, on te droguerait et zou! ni vu ni connu...
On a aussi dit que je devrais y songer sérieusement. Qu'avec mes gènes, je ne devrais pas me reproduire. Qu'on ne devrait pas prendre le risque d'avoir une autre Julie dans la famille.
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Je regarde le soleil se refléter sur l'eau du bassin et je te dis que tu ferais une bonne mère, aimante, généreuse, drôle et attentionnée. Que les gens émerveillés par la vie font de bons parents. Je te dis aussi qu'être parent est quelque chose que l'on fait tous les jours, pas juste les bonnes journées. Nous parlons de tes moments d'absence, de tes oublis, du rond de poêle allumé, de ta perception du temps. Nous parlons des risques de négligence parentale pendant les mauvais jours, des effets des médicaments sur la grossesse. Nous parlons de la douleur que ce serait, si jamais il te fallait te séparer de ton enfant, et de la peur encore plus grande, que ton enfant souffre des mauvais jours, des mauvaises voix.
Et c'est peut-être là où tu es vraiment mère, plus mère que bien des mères, lorsque tu dis que tu préférerais te priver, ne pas avoir d'enfant, plutôt que lui causer un tort.
Lorsque je t'expose mes doutes, je souligne qu'il s'agit d'un avis personnel et non d'un discours d'autorité. Rien n'est écrit dans le cosmos et personne ne connaît l'avenir: qui sait ce qui arriverait, si tu ferais ou non un bon parent.
Je te confie mes appréhensions et te donne les informations dont tu as besoin pour prendre ta décision, mais c'est ta décision. Il ne m'appartient pas de te dire ce que tu dois faire de ton corps, avec ce droit que la nature confère aux êtres vivants, le don de vie.
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